Pollution industrielle en Macédoine : ras-le-bol des habitants de Veles
Mardi 25 mai 2004, par // Autour de l’ouvrage « Ces maladies créées par l’homme » de Dominique Belpomme
Un docteur souhaitant garder l’anonymat compare ce qu’il a vu à une scène de film d’horreur : « les bébés naissent parfois avec des organes entiers qui sont manquants : les déformations sont effrayantes », ajoute-t-il.
La ville de Veles, au centre de la Macédoine, est au cœur d’une catastrophe sanitaire. Cause des souffrances et de l’horreur vécue par les 60 000 habitants : une fonderie de plomb et de zinc, construite à environ 300 mètres des habitations les plus proches, au mépris de l’avis des experts.
Sept cents familles de Veles ont des enfants souffrant de graves problèmes de santé. Au cours des cinq derniers mois, deux enfants sont morts de cancer ; plusieurs nouveaux-nés sont atteints de problèmes cardiaques et pulmonaires, d’asthme, d’anémie ou de cancer. Infertilité et fausses couches sont à la hausse.
Les militants locaux et les responsables de la santé publique sont formels : le problème est causé par la fonderie, qui crache ses agents polluants sur Veles depuis trente ans.
Le problème, c’est que personne n’est prêt à assumer la responsabilité de cette pollution infernale : en lançant une campagne afin d’être dédommagés pour les problèmes de santé, certains citoyens de Veles ont appris que l’usine n’appartient pas à un propriétaire unique. Bien au contraire, l’acte de propriété est réparti entre plusieurs entreprises, afin, disent certains observateurs critiques, d’éviter les poursuites environnementales et de tromper les créanciers.
Le maire de Veles, Ace Kocevski, nous explique : « la fonderie subit des pertes de plus de 50 millions d’euros chaque année, mais l’État persiste à vouloir maintenir l’usine en activité », dit-il.
Le combinat dégage certes plus de polluants que de profits ! La quantité de produits toxiques rejetés dans la ville est hallucinante : les dernières mesures prises par l’Institut macédonien de protection de la santé révèlent que 62 000 tonnes de zinc, 47 300 tonnes de plomb et 120 000 tonnes de dioxyde de soufre sont ainsi évacués dans l’air de Veles chaque année - des mesures bien supérieures aux maxima internationaux en la matière. A titre d’exemple, les émissions de cadmium dépassent les normes internationales de plus de cinquante pour cent.
Faudra-t-il donc s’étonner ensuite d’apprendre que le taux de mortalité de Veles est le plus élevé de tout le pays ? L’Organisation mondiale de la santé a d’ailleurs ajouté Veles, en 2001, à sa liste noire des endroits dangereux.
Les enfants sont particulièrement à risque, non seulement parce qu’ils naissent aujourd’hui avec des déformations, mais également parce que leur organisme résiste moins efficacement à l’absorption des nombreuses toxines de leur environnement.
Une pédiatre de Veles, Rozeta Bosilkova, explique : « mes patients répondent mal aux traitements, même pour un bête rhume : leur mécanisme de défense immunitaire est rongé par les polluants ».
Sonja Gavrilova, qui dirige l’Association pour la protection des générations futures de Veles, nous raconte l’histoire de deux familles de la région, qui ont envoyé quelques cheveux de leurs enfants au Centre de médecine microbiologique de Moscou, pour analyse : « L’un des échantillons présentait un taux de plomb sept fois supérieur à la normale, et l’autre était cinq fois supérieur aux normes », explique-t-elle.
Cet institut de Moscou est l’un des rares endroits où les parents peuvent envoyer leurs enfants malades ; mais peu d’entre eux ont suffisamment de ressources financières pour le faire.
L’année dernière, la municipalité de Veles a engagé une poursuite au nom de ses habitants, réclamant 25 millions d’euros à l’État macédonien. La partie demanderesse fait valoir que l’usine fonctionne au mépris de la constitution et de ses lois environnementales ; mais aux dires du maire Kocevski, le procès s’enlise à cause des demandes constantes de preuves supplémentaires.
Kocevski s’est également prononcé en faveur de l’interruption immédiate de toutes les activités agricoles et fermières de la région, étant donné la forte présence de métaux lourds dans le sol.
Le dossier détaillé, préparé par le groupe écologiste Vila Zora, sur l’existence et les origines de la pollution à Veles, a été rejeté par les gérants de la fonderie, qui le jugent imprécis et alarmiste.
Le ministre de l’Environnement, Ljubomir Janev, a tenté de s’impliquer dans le problème en proposant de se concentrer sur les solutions à apporter, plutôt que sur les coupables à blâmer. « Les énergies ne devraient pas être gaspillées davantage à prouver l’existence de pollution à Veles, ni à toruver des coupables. Nous devons trouver des solutions, basées sur des mesures concrètes, pour mettre en route un programme intégré de protection et de prévention », a annoncé le ministre dans les pages d’Utrinski Vesnik. Le gouvernement a également annoncé la création prochaine d’une équipe entièrement consacrée à la résolution de ce problème.
Les habitants de Veles sont toutefois en droit de douter de l’efficacité de pareilles annonces : les dernières déclarations officielles à ce sujet n’ont pas été suivies de résultats tangibles.
Un membre de l’Agence de développement technologique et économique, Antonia Efremov, a suggéré lors d’une table-ronde organisée par le ministère de l’Environnement et du Développement urbain, en février dernier, de moderniser le combinat de Veles pour résoudre le problème.
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a récemment donné des appareils de mesure des émissions toxiques ; mais la responsable de l’antenne de Veles de l’Institut macédonien de protection de la santé refuse de nous dire si l’équipement a été mis en place ou non.
Pendant ce temps, la colère des habitants augmente : « les résidents de Veles sont la conscience de ce pays. La Macédoine ne peut pas espérer rejoindre l’Union européenne sans résoudre ce problème », de conclure le maire Kocevski.