La Turquie doit-elle intégrer l’Union Européenne ?
Lundi 11 octobre 2004, par // La Turquie, bientôt dans l’Europe ?
Quelle Europe ?
Pour aborder la question épineuse de l’intégration de la Turquie dans l’UE, essentielle à notre devenir et surtout à celui des générations qui nous suivent, il convient de se poser la question : vers quelle Europe nous dirige-t-on ? En se plaçant à l’extérieur du débat, on colle ainsi à la réalité : les peuples et les quidams qui les composent ne sont pas associés aux débats sur le destin de l’Europe. Nous devrons attendre fin 2005 pour donner notre avis lors du referendum sur la Constituante, appelée Convention !
D’ici là, les négociations avec la Turquie seront largement entamées ; il sera, dès lors, difficile de revenir en arrière et d’expliquer aux turcs que malgré les pourparlers, les peuples se sont opposés à son entrée dans l’UE. On peut donc d’ores et déjà penser que le débat est tronqué et la décision confisquée !
Quoique...
Schématiquement, l’UE peut prendre 3 directions :
1. un vaste marché commun, souhaité par les britanniques notamment,
2. une fédération d’état, avec une structure commune pour les questions relevant de la défense, la politique étrangère et la politique économique,
3. un système plus intégré où le social (ou le sociétal) trouverait sa place.
Si l’UE doit se limiter au premier choix, la Turquie peut intégrer car le rapport des arguments (cf. ci-après) peut être considéré comme équilibré : seule l’économie devrait être prise en compte, avec un « zeste » sur le sujet de la stabilité politique.
Pour les 2 autres solutions, il y aura lieu de peser le contre-argumentaire à l’aune de ses propres opinions passionnelles. L’aspect sociétal ne sera pas abordé ici, car l’incertitude qui pèse sur le choix conduirait à échafauder des hypothèses peu propices à la sérénité : mais il faudra bien un jour prochain traiter de notre future civilisation européenne, de sa morale et de sa finalité.
Les Contre-arguments à l’intégration de la Turquie dans une UE politique :
Globalement, les problèmes soulevés par l’entrée de l Turquie dans l’UE - en faisant exception de la question religieuse - devraient être de 3 ordres :
géopolitique, où il faudra aborder les questions relevant de la géographie, des relations avec les voisins et des structures de politique intérieure (qui gouverne en Turquie ?) ;
économique, avec le différentiel de développement, la démographie (liée au précédent) et le besoin en énergie ;
stratégique, au chapitre duquel il sera nécessaire d’aborder les problèmes d’alliance extérieure, de panturquisme (ou la zone d’influence turque) et défense militaire.
1. contre-arguments géopolitiques :
a. géographie : s’il suffit de posséder un arpent pour appartenir au continent, alors, autant dire que l’UE est africaine avec Mayotte, Ceuta, Melilla et les Canaries, ou américaine, avec... Mais, par delà ce découpage intellectuel, en intégrant la Turquie, l’UE borderait le Caucase sud, qui est européen et confinerait à l’Iran, l’Irak et la Syrie ; cela signifie que l’UE politique serait amenée à gérer les conflits locaux. Elle serait maîtresse du Bosphore, et avec la Roumanie et la Bulgarie - les prochains sur la liste - elle posséderait une grande part de la mer Noire : on imagine la joie de la Russie, lorsque l’on se rappelle que l’UE contrôle déjà Gibraltar et la sortie de la Baltique ! ce simple aspect géographique porte en lui le germe d’un conflit.
b. Relations de voisinage : tout un poème lorsque l’on considère les rapports entretenus - euphémisme ? - avec les arméniens, les kurdes (de Syrie, d’Irak et de Turquie), les grecs (on en oublierait l’occupation de Chypre nord !), voire les russes et les iraniens. Il semble inutile d’insister sur ces questions que l’UE ne pourra jamais résoudre sans la bonne volonté de la Turquie intégrée, c’est à dire, sans connaître le prix à payer pour obtenir les bonnes grâces du gouvernement d’Ankara.
c. Le gouvernement de la Turquie : par la constitution, les généraux sont les garants de l’état laïc et des industries stratégiques, dont la liste n’est pas définie ! de même, les services spéciaux, qui sont en charge des applications stratégiques décidées par la Présidence, laquelle s’appuie sur le conseil de défense, sont dépendant des armées (gestion des carrières du personnel). Cela veut dire, que les lignes directrices et donc stratégiques sont fortement dépendantes de l’Armée : on le voit bien quand on observe les accords de renseignement - et dans ce domaine, un pays ne s’engage jamais à la « légère » et provisoirement - passés avec Israël, alors que des ministres qui se veulent porte drapeau de l’Islam sont au gouvernement élu ! Cette ambiguïté prouve à elle seule l’instabilité politique de ce pays, ou son immaturité ! Par ailleurs, on connaît le rôle important des grandes familles riches, qui détiennent le pouvoir financier, et qui sont très européennes par la pensée et par les mœurs. En première conclusion partielle, force est de constater qu’avant de penser à intégrer la Turquie dans notre UE politique, il serait bon de réaliser un état des lieux, un état des questions à résoudre et des acceptations à obtenir, plutôt que d’offrir à nos enfants le spectre de conflits potentiels
2. l’économie :
a. niveau de développement : le PNB par habitant est de 3400 $, soit 6 fois moindre que celui de la France ou de l’Allemagne. Cet ordre de grandeur et les suivants donnent l’ampleur de la tâche de l’UE, dont l’objectif est d’harmoniser l’économie européenne. Ce chiffre est à mettre en relation avec celui de la population 71.7 millions d’habitants. Encore quelques données : le chômage était supérieur à 10% en 2003, l’inflation tournant autour de 20% et la croissance de 5.9%. On imagine les efforts que la Commission devra réaliser pendant les 10 premières années de l’intégration pour obtenir un équilibre relatif et un niveau européen. Si l’on doit considérer la Turquie parmi les pays émergents, car ce pays possède des capacités et compétences indéniables, il faut admettre que sa situation économique actuelle laisse perplexe.
L’UE doit absorber, à partir de cette année la Pologne, dont les chiffres (37 millions d’habitants pour un PNB de 4500$) sont comparables mais inférieurs, ce qui diminue le poids et le risque : il sera possible d’extrapoler le coût de cette intégration économique pour connaître celui de la Turquie. Dès lors, ne serait-il pas plus raisonnable d’observer l’exemple polonais avant de se lancer vers une décision inéluctable ?
b. Démographie : tandis que la démographie de l’UE semble atteindre son point mort haut, avant de décroître lentement en raison d’une stabilisation de l’espérance de vie et d’un taux de fécondité global toujours inférieur au seuil de renouvellement (<2.1), la Turquie poursuit sa croissance démographique à un taux rapide puisque le taux de fécondité est encore de 2.5 (venant de 3.5 il y a 12 ans) et que le taux de mortalité n’est que de 69 ans (67 ans en 1991). L’augmentation de la population a été de 15 millions en 13 ans, ce qui est considérable et ce qui devrait continuer jusqu’à ce que la génération issue du taux de fécondité actuel - presque européen - vienne à effet, c’est à dire dans 25 ans ! la Turquie devrait ainsi compter environ 85 millions d’habitants dans 15 ans, c’est à dire au moment prévu de l’entrée de la Turquie dans l’UE.
Ces conditions vont créer un déséquilibre très conséquent au sein de l’UE qu’il faudrait étudier et prendre en compte avant toute décision hâtive d’intégration. A moins, que toutes les études et simulations économiques aient été menées, qu’il serait alors plus simple de diffuser.
c. Energie : comme la plupart des pays de l’Union, la Turquie souffre d’un manque de sources d’hydrocarbures. Cela constitue un handicap évident jusqu’à la fin de l’ère du pétrole. Pour le combler, il y a lieu d’investir dans des solutions alternatives : l’achat extérieur de produits, l’acquisition de gisements ou le développement de l’électricité d’origine non thermique. Le coût de l’un ou de l’autre est tel que, soit un intervenant extérieur soutient la Turquie (FMI et Banque Mondiale aujourd’hui), soit la Turquie intègre une structure en mesure de financer ces infrastructures, soit la population privée d’énergie, et donc à fortiori pauvre et non formée, émigre vers des terres plus riches ! Or, en se référant au chapitre précédent, on sait que le besoin énergétique va augmenter de façon importante. Ce ne sont pas les 5% (part turque investie dans le TBC : pipe line Tbilissi-Bakou-Ceyhan) qui vont modifier en profondeur la donne turque. Mais c’est aussi pourquoi on peut présupposer que les généraux turcs s’intéressent de si près au gisements du Kurdistan irakien, à travers - ou au prétexte de - la petite communauté turkmène présente dans cette zone.
On comprend mieux alors la pression de l’administration américaine qui suggère l’intégration de la Turquie dans l’UE : ce serait un fardeau économique et politique en moins !
En deuxième conclusion partielle, on pressent que le coût de cette intégration sera difficile à supporter par les citoyens de l’Union, et que le manque d’information sur le sujet laisse penser à une impréparation du dossier.
3. la stratégie turque :
a. les alliances : les plus solides alliés de la Turquie sont les USA et Israël ; des accords de sécurité ont été signés, et les services de renseignement travaillent en commun sur les dossiers concernant la zone d’intérêt (les pays limitrophes du Moyen Orient). Les allemands entretiennent également de bonnes relations en raison de l’histoire et parce qu’une très forte communauté turque y est installée, à Berlin notamment. Mais l’Allemagne n’a pas d’accord stratégique avec la Turquie en dehors de l’OTAN.
Or ces alliances et les accords qui en découlent seront gênants pour l’UE dans le cas de l’intégration turque : en effet ils viendront contredire la position de l’UE à l’encontre d’Israël sur la question du mur par exemple. Comment expliquer, en effet, que l’on a, au sein de la structure, un état qui échange des informations avec son allié lui même condamné dans le cadre de sa politique ? le second écueil serait que cet accord privilégié soit utilisé par Israël pour chercher à intégrer l’UE, dont on sent bien les raisons sous jacentes ! Où s’arrêterait donc l’UE : il est grand temps de le définir. Autre écueil serait l’obligation pour l’UE de partager une même vision du devenir du Caucase, de l’Irak (maîtrise de l’approvisionnement en eau de l’Euphrate), de la Syrie et de l’Iran.
b. nationalisme et zone d’influence : le siècle dernier a montré le nationalisme exacerbé turc et les résultats obtenus, au nom de cette politique délibérée : les grecs furent refoulés en Europe, les arméniens au delà des monts du Caucase, les français durent mettre fin très rapidement au protectorat sur Adana, les syriens furent chassés, les chypriotes envahis au titre de leur appartenance ethnique et religieuse !
Depuis la fin de l’URSS, la politique turque a été de chercher à renouer les liens avec l’histoire et les anciennes colonies, à commencer par la Bosnie musulmane, l’Azerbaïdjan, les communautés turques en Bulgarie et en Irak, et au Turkménistan, avec des résultats plus ou moins heureux.
L’observation des communautés turques implantées sur notre sol ne montre pas une volonté très affirmée d’intégrer la nation hôte.
La Turquie paraît encore trop nationaliste pour intégrer politiquement un ensemble et pour renoncer à certains des droits régaliens. Laissons au temps le soin d’aplanir les excès.
c. la défense : depuis l’arrivée au pouvoir de ce gouvernement, le commandement des armées se voit rogner ses possibilités légales de direction du secteur stratégique. On l’a vu au début du conflit irakien où un corps d’armée gagnait les frontières tandis que le gouvernement interdisait l’accès de son territoire aux troupes US. On le voit encore aujourd’hui avec la nomination d’un civil à la tête du conseil de sécurité.
Cependant, les effectifs sous les drapeaux sont trop importants au regard du risque et une réorganisation des armées, en diminution d’effectif est inéluctable ; de même la redéfinition des moyens affectés et des besoins en équipement s’avèrera nécessaire : les généraux admettront-ils de voir leur raison d’être amputée et secouée ? Comment conserver la laïcité en professionnalisant, c’est à dire en supprimant le service national ? Il y a là une incertitude sur la stabilité politique turque qui imposerait d’attendre pour voir !
La troisième conclusion partielle suggère l’attente, avec la nécessité pour l’Union d’observer l’évolution des rapports de forces internes et externes d’une part, et les mentalités d’autre part, notamment dans l’arrière pays, car Istanbul ne représente qu’une très petite part du pays.
Conclusions :
On aura noté qu’à travers l’argumentaire, l’indécision de l’Europe quant à sa forme future (politique, économique et géographique) pèse dans le débat : c’est là l’une des premières conclusion ! il est temps que nous sachions clairement vers quel choix nos politiques nous conduisent. La période de non-choix que nous connaissons depuis près de 10 années obscurcit considérablement la perspective de nos investisseurs financiers, industriels et commerçants ; également de nos investissements dans les domaines intellectuels et environnementaux : cela freine les choix stratégiques et les orientations géostratégiques.
La précipitation n’est pas bonne conseillère, dit-on ! le besoin d’analyse et d’observation en profondeur du particularisme turc ressort des conclusions partielles : on a l’impression d’une fuite en avant pour échapper à nos grands problèmes internes !!! cela crée un malaise qui accompagne un mal être ; cela participe à une espèce de crise existentialiste comme dans les années 50 !
Le manque de communication sur le sujet vient en complément de la remarque précédente ; lors des dernières élections européennes, on a éludé la question turque ! la concertation n’est pas à l’ordre du jour : peur de l’opinion citoyenne ?
Mais aussi, quels intérêts poussent la Turquie elle-même à se précipiter dans nos bras ? car enfin, quelle vitesse à résoudre les critères d’exclusion ! et pourtant, son immaturité à intégrer une structure supranationale est patente et ressort à chaque ligne. En dehors de l’intérêt économique, on comprend mal cette volonté d’entrer rapidement dans l’UE.
Enfin, quel sera le coût de cette intégration ? aux sens politiques (relations internationales et de voisinage) et économiques. Quelle sera l’homogénéité et la cohésion de la structure étirée de la Finlande au Caucase en passant par Gibraltar ?