Source du document : L’Idéaliste
Auteur : Laure Bourdoncle
Qui n’a pas lu ou entendu le mot « déremboursement » dans les médias ? Quand le libéralisme chasse sur le terrain de la langue, cela mérite au moins une petite explication. Autopsie d’un néologisme.
Depuis le début de l’année, un remède est régulièrement prescrit par le docteur Mattei et ses collègues du gouvernement pour revigorer notre Sécurité Sociale : le « déremboursement ». Samedi 19 avril, une liste de 616 médicaments « déremboursés » est publiée au Journal Officiel. Les douceurs pascales ne suffisent pas à atténuer la douloureuse piqûre. Le procédé paraît même plutôt douteux pour les médias.
Qu’importe ! Le gouvernement renouvelle l’ordonnance en plein été avec une autre vague de « déremboursement ». Mais ces doses de « déremboursement » sont trop homéopathiques selon la Cour des Comptes. Il serait urgent de « dérembourser » davantage pour renflouer les caisses de l’Assurance maladie. Si notre régime de Sécu souffre, un constat paraît clair : le mot « déremboursement » se porte bien. A l’heure où une réforme de notre système de santé se précise, on n’a pas fini de l’entendre. Mais que se cache derrière ce mot apparu dans les années 90 ? Désigne-t-il un procédé réellement nouveau pour « soigner » notre Sécu ?
Au Moyen-Age, une « bourse » désigne un sac de cuir servant à conserver ses deniers. « Ré-embourser » suggère qu’on le remplit une fois vidé. En 1967, la Sécu s’approprie « remboursement » pour indemniser les médicaments, les soins et les cures thermales. L’Etat se charge alors de rendre l’argent dépensé par chacun.
Les médicaments à la trappe
Dix ans plus tard, le gouvernement commence à tergiverser sur l’ampleur de cette redistribution. La saga du « yo-yo » du remboursement débute. Encore inachevée aujourd’hui. Apparaissent alors les expressions « remboursement à taux faibles », à « taux forts ». Des formules évasives qui permettent de masquer l’abaissement des taux en 1993. Le « taux fort » passe alors de 70 à 65%. En 1979, certains médicaments « censés être nécessaires à une thérapeutique efficace » seront même « radiés » des listes de médicaments remboursés. Ils seront réintégrés par la suite. Mais c’est lors d’une autre vague de suppression de remboursement au début des années 90, que l’on parlera de « déremboursement ».
Derrière le terme « déremboursement » se cache une réalité complexe de l’évolution du taux de « remboursement », et de la liste des médicaments concernés. Pourquoi alors dit-on « déremboursement » plutôt que « baisse des taux de remboursement ». Trop long, trop compliqué, justifiera-t-on. N’est-ce pas plutôt pour cacher une réalité de sens ? D’après le linguiste Alain Rey, il ne s’agit que d’un « outil de communication » pour mieux faire passer la pilule. Effectivement, « baisser » ou « limiter » sont trop péjoratifs. « Non-remboursement », quant à lui, est trop brutal. Cela gênerait les patients, « avec le sentiment d’un retour en arrière ». Ce remède linguistique est-il efficace ? On peut en douter. Dans une pharmacie parisienne, un retraité revendique : « Le déremboursement de mes médicaments ne m’incite pas à prendre des génériques. Je sais qu’il faut payer plus, mais je suis contre ces médicaments que l’on nous impose. Puisque nous payons la Sécu, pourquoi ne pourrions-nous pas prendre nos remèdes habituels ? »
Vers le déremboursement généralisé
Le procédé du « déremboursement » lui-même est contesté. Quelques voix s’élèvent contre le choix des médicaments concernés, jusqu’à se faire brutalement remercier. On pose des questions, a priori banales, qui deviennent suspicieuses. « Pourquoi avoir choisi ces médicaments ? Ce ne sont pas les plus coûteux, les économies réalisées seront minces. N’est-ce pas le début d’un processus de déremboursement généralisé ? », s’inquiète une pharmacienne. Alors que des remèdes vont probablement être « déremboursés » parce que leur efficacité ne serait pas prouvée, le gouvernement ne semble pas douter des effets bénéfiques du « déremboursement ». Le bénéfice sera probablement plus palpable pour certains acteurs de la santé publique que pour d’autres. Du côté des mutuelles, on tente de s’accommoder de tels projets. On réfléchit au développement de la prévention. On pense aussi à augmenter les cotisations des mutualistes pour maintenir au mieux l’équité. Du côté de l’assuré social, une question risque de se poser : faudra-t-il dorénavant toujours plus débourser pour être remboursé ?
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