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Le match de Football


Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde


Football & mondialisation


Carton rouge !

Mondial

Point de vue

vendredi 16 juin 2006, par Christian Bromberger

  • Source du document : L’Humanité
    Auteur : Christian Bromberger

Christian Bromberger, l’auteur de cet article, est ethnologue (01/06/2002)

A quoi rime l’engouement de nos contemporains pour cette histoire de ballon, de pieds, de tête et de torse ? Pourquoi entre-t-on ici et là dans cette histoire plus facilement que dans une autre, une histoire que l’on ne peut dissocier des commentaires descriptifs et interprétatifs qui l’accompagnent avant, pendant et après le déroulement de la partie ? Pourquoi le football est-il devenu " la bagatelle la plus sérieuse du monde ", un des rares - voire le seul - référents universels d’une culture mondiale, transgressant la diversité des régions, des nations, des générations. Seuls quelques isolats épars (dont les États-Unis qui, au nom de leur exceptionnalisme altier, ont développé leurs propres sports) échappent à son emprise. Faut-il rappeler que 40 milliards de téléspectateurs (en audience cumulée) ont suivi le Mondial qui s’est déroulé en France en 1998, ce qui en a fait l’événement le plus regardé depuis le début de l’histoire de l’humanité, et faut-il souligner la progressive footballisation de la société, érigeant ce sport en paradigme de la vie collective, les chefs d’État en supporters, les joueurs en stars relayant les vedettes de cinéma ? Industriels, managers, gouvernants multiplient les métaphores sportives et en inversent désormais le sens conventionnel : naguère on comparait l’équipe à une entreprise (avec son patron, ses cadres, ses exécutants) ; aujourd’hui on compare l’entreprise à une équipe (avec son capitaine, ses professionnels qui ont l’esprit de compétition et le sens de la performance collective). Indice de cette footballisation de la société et de la politique, les slogans des stades, qui s’inspiraient naguère de ceux des manifestations, fournissent désormais leur rythme et leur mélodie à ceux des revendications de la rue.

Un drame exemplaire

Le succès du football tient sans doute à un éventail de caractéristiques singulières de ce sport de contact et de compétition. Voilà un jeu simple, sinon facile, qui ne requiert pas d’instruments ni d’aménagements spécifiques. On peut jouer au football en bleu de travail et en chaussures de ville, sur une place ou dans une cour d’usine, à deux ou à onze, avec un ballon ou un substitut de ballon (rien de tel au rugby, par exemple, dont la pratique nécessite de grandes surfaces herbeuses désencombrées). Petit ou grand, robuste ou gracile, chacun peut trouver sur le terrain sa place (contrairement au basket où mieux vaut avoir une grande taille). Chaque poste nécessite la mise en ouvre de qualités spécifiques (la force du " libero qui sait se faire respecter ", l’endurance des milieux de terrain, " poumons de l’équipe ", la finesse des ailiers " dribblant dans un mouchoir de poche ", le sens tactique de l’organisation, etc.) si bien que les spectateurs, dans leur diversité, peuvent trouver là une palette contrastée de possibilités identificatoires (on sait que les préférences pour les vedettes se modulent selon un jeu d’affinités complexes qui reflètent peu ou prou les identités sociales).

On avancera aussi que la popularité du football repose sur les qualités scéniques et dramatiques que les matchs mettent en ouvre. Une partie est une histoire singulière et répétitive tout à la fois, à la mesure des grands genres de représentation qui ont fasciné l’Occident. On y respecte la trilogie classique : unité de lieu, de temps - deux mi-temps de 45 minutes, la durée conventionnelle d’une pièce de théâtre ou d’un film - et d’action. Le match fait, par ailleurs, éprouver, dans le temps court, toute la gamme des affects que l’on peut ressentir dans le temps long et distendu d’une vie : la joie, la souffrance, la haine, l’angoisse, l’ennui, l’admiration, le sentiment d’injustice. On retrouve ici " la bonne dimension " qui, selon Aristote, modèle la tragédie, c’est-à-dire " celle qui comprend tous les événements nécessaires ou naturels qui font passer les personnages du malheur au bonheur ou du bonheur au malheur ". Des dimensions esthétiques enrichissent la qualité de ce spectacle total : le tendre vert de la pelouse d’où se détache le ballet coloré des joueurs, les arabesques des ailiers, le développement géométrique du jeu, les envolées des gardiens... font du football un art visuel qui se prolonge, dans les gradins, par le jeu des parures, des déguisements, des étendards, des banderoles, des chorégraphies, des mouvements ondulants des corps formant une " olà " ; ces parades et les roulements de tambour, les sonneries de trompettes qui les accompagnent constituent un moment exceptionnel d’esthétisation festive de la vie collective, une source privilégiée - voire unique, pour certains, comme le souligne P. Handke - d’expérience et de sentiment du beau.

Une vision du monde contemporain

Mais si le football est devenu " la bagatelle la plus sérieuse du monde ", c’est qu’il condense et théâtralise, sur le mode de l’illusion réaliste, les valeurs cardinales des sociétés modernes.

Comme l’a montré A. Ehrenberg, la popularité des sports réside dans leur capacité à incarner l’idéal (et non pas la réalité) des sociétés démocratiques en nous montrant, par le truchement de leurs héros, que " n’importe qui peut devenir quelqu’un ", que les statuts ne s’acquièrent pas dès la naissance mais se conquièrent au cours de l’existence. Si Pelé, Maradona, Figo, Zidane, etc., fascinent, c’est bien sûr en raison de la qualité de leurs exploits mais aussi parce que nous avons la certitude qu’ils ont atteint la gloire par leur propre mérite et non par des privilèges qui leur auraient été légués. Il est, au demeurant, symptomatique que les compétitions sportives aient pris corps, sous des formes bien différentes, aux deux moments de l’histoire européenne où s’affiche un idéal démocratique : dans la Grèce antique puis dans l’Angleterre du XIXe siècle, là même où la compétition sociale, la remise en cause des hiérarchies est désormais pensable. Imagine-t-on que des serfs aient pu, à l’époque médiévale, participer à des tournois de chevalerie ? · l’inverse, le football exalte la compétition entre égaux ; il donne à voir et à penser, de façon brutale et réaliste, l’incertitude et la mobilité des statuts individuels et collectifs que symbolisent les figures emblématiques des joueurs sur le banc de touche, les ascensions et les déchéances des vedettes, les promotions et relégations des équipes, les rigoureuses procédures de classement, cette règle d’or des sociétés contemporaines fondées sur l’évaluation des compétences. Ces compétitions généralisées n’ont pu émerger que dans des sociétés qui font de l’égalité théorique des chances un idéal, où le dernier peut devenir le premier. Telle est la figure du champion, cette création de la société moderne.

Peut-on, pour autant, réduire l’imaginaire à l’ouvre dans le football à la simple exaltation du mérite, à un îlot de clarté où le succès serait rigoureusement proportionnel aux qualités de chacun ? Ce sport - et sans doute est-ce là un de ses attraits spécifiques - offre de l’existence une vision plus complexe et contradictoire.

Tout autant que la performance individuelle, il valorise - faut-il le souligner ? - le travail d’équipe, la solidarité, la division des tâches, la planification collective, à l’image du monde industriel dont il est historiquement le produit. Les devises des nombreux clubs (du " E pluribus unum ", du Benfica de Lisbonne au " You’ll never walk alone ", de Liverpool) soulignent cette cohésion nécessaire sur le chemin de la réussite. Mais si le match de football est aussi captivant à regarder que " bon à penser ", c’est que l’aléatoire, la chance y tiennent une place singulière, en raison de la complexité technique du jeu fondé sur l’utilisation anormale du pied, de la tête et du torse, de la diversité des paramètres à maîtriser pour mener une action victorieuse, et du rôle écrasant de l’arbitre qui doit sanctionner immédiatement des infractions souvent difficiles à percevoir. La figure du hasard - rarement pensé pour ce qu’il est et d’où émerge le sens du destin - plane ainsi sur ces rencontres sportives, rappelant avec brutalité, comme ces jeux médiatiques où la roue peut avoir raison du savoir, que le mérite ne suffit pas toujours pour devancer les autres. De ces impondérables qui peuvent, à rebours de toute prévision statistique, modifier la trajectoire d’une balle comme ailleurs celle d’une vie, joueurs et supporters tentent de se prémunir, par une profusion de micro rituels qui visent à amadouer le sort. Le football s’offre ainsi comme une riche variation sur la fortune ici-bas. Si, sur le chemin du but, il faut conjuguer le mérite et la chance, il faut aussi parfois s’aider de la tricherie, le simulacre et la duperie mis en ouvre à bon escient se révélant ici, plus que dans d’autres sports, d’utiles adjuvants. · ces multiples leçons de friponnerie - un moyen, parmi d’autres, de s’en sortir -, la figure noire de l’arbitre oppose les rigueurs de la loi. Mais comme la plupart des sanctions punissent des fautes intentionnelles (dont l’intentionnalité est précisément délicate à établir : la main était-elle volontaire ou involontaire, le tacle régulier ou irrégulier ?), le match se prête à un débat dramatisé sur la légitimité et l’arbitraire d’une justice imparfaite.

Le football incarne ainsi une vision à la fois cohérente et contradictoire du monde contemporain. Il exalte le mérite individuel et collectif sous la forme d’une compétition visant à consacrer les meilleurs mais il souligne aussi le rôle, pour parvenir au succès, de la chance et de la tricherie qui sont, chacune à leur façon, des dérisions insolentes du mérite. Par ces mêmes propriétés et la forme qui y revêt la justice, il donne à voir un monde humainement pensable, y compris quand la réussite n’est pas au rendez-vous. Dans des sociétés où chacun, individu ou collectivité, est appelé au succès, l’échec et l’infortune ne sont psychologiquement tolérables que si la malignité des autres, l’injustice ou le destin en portent la responsabilité. · un ordre irrécusable fondé sur le pur mérite, le football oppose le recours du soupçon et d’une incertitude essentielle. Qu’en serait-il d’une société ou d’un monde entièrement transparents où chacun aurait la certitude rationnelle d’occuper, à juste titre, son rang, où l’on ne pourrait plus dire : " Si seulement ! ", où l’on ne pourrait plus accuser l’acharnement du sort (" Il pleut toujours là où c’est déjà mouillé ") ou les interminables trucages de l’autre (" Les jeux sont faits, la partie est truquée et le chien mord les pauvres ", dit un proverbe d’Italie du Sud) ? Le match de football campe ainsi un univers discutable en se prêtant à une multitude d’interprétations sur les poids respectifs du mérite, de la chance, de la justice et la tricherie sur le chemin du succès. Et c’est sans doute cette caractéristique - la discutabilité - qui confère au football sa qualité de " drame philosophique ".

Une symbolisation des appartenances, des conflits, des rapprochements. Ce " jeu profond " jette, par ailleurs, un pont entre l’universel et le singulier, si bien que l’on peut lire, à travers une compétition, aussi bien les valeurs générales qui façonnent notre époque que les caractéristiques saillantes des collectivités qui s’affrontent. Le football s’offre, - faut-il le souligner ? -, comme un terrain privilégié à l’affirmation des identités collectives et des antagonismes locaux, régionaux ou nationaux. Sans doute est-ce dans cette capacité mobilisatrice et démonstrative des appartenances que réside une des principales raisons de l’extraordinaire popularité de ce sport d’équipe, de contact et de compétition.

Au fil du siècle passé, l’équipe de football est ainsi devenue un emblème majeur de l’État nation et les compétitions des baromètres des relations géopolitiques. Aujourd’hui, un État ou un projet d’État, c’est un territoire, une population, un gouvernement, une armée et une équipe de football. Une des premières mesures des nations nouvellement indépendantes est d’ailleurs de demander leur rattachement à la Fédération internationale de football (FIFA) ; parfois, cette affiliation précède l’indépendance (tel est le cas de la Palestine) si bien que la FIFA compte plus de membres que l’ONU.

Cette promotion du football en moyen de mobilisation et en arme de propagande a pris son essor dans l’entre-deux-guerres à l’époque où s’affirment les totalitarismes. Les deuxième et troisième éditions de la Coupe du monde (créée en 1930), qui se déroulèrent en Italie et en France en 1934 et en 1938, furent l’occasion de telles démonstrations nationalistes et idéologiques. Dans l’Italie mussolinienne, les succès de la Squadra Azzurra, lors de ces deux compétitions, furent présentés comme des preuves de la supériorité du fascisme sur les démocraties. Les joueurs furent promus par le Duce en " soldats de la cause nationale ". Quant au succès remporté en 1938 dans la France où vient de rompre le Front populaire, il fut attribué à " l’excellence athlétique et spirituelle de la jeunesse fasciste dans la capitale même du pays dont les idéaux et les méthodes sont antifascistes ". De façon plus générale, les compétitions internationales réveillent et amplifient des sentiments d’hostilité hérités de l’histoire. Faut-il évoquer l’atmosphère longtemps belliqueuse qui a régné sur les France-Allemagne, Pays-Bas - Allemagne, Pologne-Russie, Angleterre-République d’Irlande, les tensions qui s’exprimèrent lors du récent France-Algérie, etc. ? Plus loin de nous, les confrontations Iran-Irak se déroulent dans un climat de mobilisation générale et faut-il rappeler qu’un match de football déclencha même une brève guerre entre deux nations voisines et hostiles, le Salvador et le Honduras, en 1969 ? Ces affinités entre football et guerre ont une traduction immédiate : deux nations en conflit ouvert ne disputent pas entre elles de match de football.

Mais le football n’est pas seulement un moyen de mobilisation et de confrontation entre États ; il a été et demeure un puissant catalyseur des revendications nationalitaires de peuples aspirant à l’autonomie ou à l’indépendance. En 1958, l’équipe du FLN algérien, composée de joueurs célèbres ayant déserté le championnat de France, engage une tournée à travers le monde, anticipant la naissance d’une nation. · Barcelone, le Barça, avec ses 110 000 socios, a été et demeure le vecteur de la revendication catalane ; ses laudateurs le définissent comme " la sublimation épique du peuple catalan dans une équipe de football ", comme " une armée sans armes, l’ambassadeur d’une nation sans État ", etc. Ces qualificatifs ne sont pas purement métaphoriques. Durant la dictature de Primo de Rivera, puis pendant celle de Franco, l’étendard bleu-grenat du Barça était brandi à la place de la senyera, le drapeau catalan, qui était interdit. De même, le club de Bilbao, l’Atletic (rebaptisé sous le franquisme l’Athletico), a été et demeure l’emblème des revendications basques. En Europe de l’Est les oppositions entre équipes de football préfigurèrent l’éclatement des républiques fédérées. En Tchécoslovaquie les matchs entre le Slovan de Bratislava, soutenu par les Slovaques, et le Sparta de Prague, symbole de l’identité tchèque, donnaient lieu à des affrontements brutaux entre supporters, tout comme, en URSS, les rencontres entre le Spartak de Moscou et le Dynamo de Kiev. L’explosion de la Yougoslavie fournit l’exemple le plus récent et le plus vif des liens entre football et nationalisme. En 1990, des incidents extrêmement graves, opposant joueurs et supporters croates et serbes, émaillèrent les matchs entre le Dynamo de Zagreb et l’Étoile rouge de Belgrade puis entre Hajduk Split et le Partizan de Belgrade. Ce furent là les prémices de l’éclatement de la Fédération.

Mais le football, qui n’est que ce qu’en font les hommes et les sociétés, peut être aussi un ballon d’essai pour préfigurer, telle naguère une fameuse partie de ping-pong, des rapprochements inattendus. La qualification de l’Iran pour le Mondial de 1998, son match contre les USA (au début duquel les équipes ont posé ensemble) ont symbolisé la réintégration cahoteuse de ce pays dans le concert des nations. Les commentaires qui ont suivi la victoire de la formation iranienne face aux États-Unis, les manifestations d’opposants dans les gradins lors de la rencontre, les débats en Iran sur la présence des femmes dans les stades ont cristallisé les tensions d’une société, partagée entre souci d’ouverture et maintien d’une ligne dure. Conscient du rôle que peut jouer le football dans les relations internationales, le président de la FIFA ne prévoyait-il pas en 1998 d’organiser à New York un match entre les sélections de la Palestine et d’Israël ? Les événements récents montrent cependant les limites de ces présomptueux projets où le football serait tenu pour une panacée.

Langage mondial (le spécialiste de l’Iran que je suis s’étonne toujours des connaissances très précises des résultats du championnat italien qu’ont les enfants des hameaux les plus reculés du pays), le football est devenu le moyen le plus commun de découverte des particularités des uns et des autres. On connaît désormais une nation à travers son équipe, son style de jeu, sa composition (la conception française de la citoyenneté, fondée sur le droit du sol, s’est ainsi popularisée à travers " l’équipe tricolore et multicolore " qui a remporté le Mondial de 1998, de même que s’est incarnée une nouvelle nation à travers la victoire des Bafana Bafana d’Afrique du Sud lors de Coupe d’Afrique de 1996). Les compétitions sont l’occasion de braquer les projecteurs sur la situation du pays où elles se déroulent (l’Argentine, même victorieuse, n’est pas ressortie grandie du Mondial de 1978, qui fut l’occasion de dénoncer les horreurs de la junte militaire). Utilisé par les États comme arme de propagande, le football est parfois un redoutable boomerang qui cristallise les oppositions et les aspirations insatisfaites. Il demeure aussi un baromètre des déséquilibres du monde, à travers les transferts abusifs des joueurs des pays pauvres vers les nations riches comme à travers le choix des sites des compétitions : à quand l’attribution du Mondial à un pays d’Afrique ?

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