Le monde est foot
Jeudi 6 juillet 2006, par // Coupe du Monde : le football, un phénomène social total ?
A l'exception de quelques rares irréductibles qui osent encore affirmer leur opposition au football (on se souvient des propos de Jean-Marie Brohm et Marc Perelman dans Le Monde, qui avaient parlé "d'opium du peuple", "d'entreprise d'abrutissement populiste" ou encore "de vecteur de désintégration sociale"), le reste de l'humanité aime le foot. Les chiffres sont là pour finir de convaincre les derniers récalcitrants : lors de la rencontre de la finale de la Coupe du Monde du 09 juillet, on attend plus de deux milliards de téléspectateurs, répartis dans 213 pays. Un tiers de l'humanité.
On est bien loin du temps où l'on regardait un match à la télévision, parce que ce soir-là, il n'y avait pas de film. Aujourd'hui, les choses ont changé. Un match, ça se prépare : on en parle, on parie sur telle ou telle équipe, une rencontre importante est l'occasion de changer de téléviseur, ou de se transporter au café du coin qui, pour l'occasion, retransmet le match sur grand écran, on réserve sa soirée, on se réunit en famille ou entre amis, et, pour les plus férus, on s'habille aux couleurs de son équipe, voire, on se maquille le visage de ces mêmes couleurs.
Car le football est devenu bien plus qu'un sport populaire aux règles faciles, qui peut se pratiquer à peu de frais, sans équipement spécial, n'importe où, aussi bien dans une cour d'usine, un jardin que sur une place. Le football est devenu un "phénoméne social total", pour reprendre à Marcel Mauss sa formule. A l'instar de Christian Bromberger, des sociologues voient dans le football la métaphore de la condition humaine, un condensé de la plupart des phénomènes de société : rapport de l'universel et du singulier, affirmations identitaires, rapport hommes-femmes, gestion des émotions...
Et pourtant, si l'on se situe à un micro-niveau, tel que le vivent ou le ressentent les supporters, les logiques ou les valeurs sociales de la vie quotidienne semblent faire place à d'autres. Ainsi, l'entretien avec Patrick Mignon montre bien à quel point il est difficile de parler de "racisme" des supporters, ou plutôt, qu'appliqué au monde du football et de ses supporters, le mot prend d'autres contours, se redéfinit autrement, et que celui que l'on pourrait s'apprêter à qualifier de "raciste" se révèle ne pas l'être de manière aussi tranchée.
Bien sûr, une rencontre comme la Coupe du Monde est l'occasion pour les gens de refaire du lien social (celui-là même peut-être dont on déplore la perte au quotidien), avec ses fêtes, ses chants, ses émotions collectives, ses héros nationaux... Mais en même temps, c'est un repositionnement différent de celui auquel on est habitué auquel on assiste, qui n'oppose plus les riches aux pauvres, les jeunes aux vieux, les hommes aux femmes, les immigrés aux nationaux... ; les supporters se regroupent autour d'autres valeurs : l'habileté du jeu de jambes de l'un, la rapidité ou la force de frappe de l'autre... Et le collectif des supporters réinitialisent en permanence les liens qui les unissent, à travers des processus initiatiques à multiples sens : jeunes, vieux, père, fils, mère, épouse, se réunissent devant leur écran, et ce n'est pas forcément le père qui initie son fils : les femmes sont les bienvenues, que ce soit par intérêt propre, ou pour accompagner et partager un moment de complicité fort avec mari ou fils, un adulte peut céder devant l'enthousiasme d'un plus jeune... On assiste là à un collectif sans chef ni leader, où tous les membres semblent mis à égalité – l'accent étant davantage mis sur l'importance du lien ainsi créé, du partage, du collectif.
De même, des concepts que l'on regarde avec circonspection à l'ordinaire sont alors valorisés : le communautarisme sur lequel s'est construit certains clubs n'est plus considéré comme un risque de repli identitaire, mais au contraire l'accent est mis sur l'expression d'une forme d'ouverture à l'Autre que de tels clubs incarnent, d'une affirmation légitime des identités de chacun : il en va ainsi du Maccabi de Paris, du Lusitanos, du club de Valence d’origine arménienne, ou encore du club de Bilbao, l'Athletic, qui est un emblème des revendications basques.
De la même façon, Kopa, Platini, Zidane et quelques autres sont érigés comme des preuves vivantes d'une intégration réussie, sans voir qu'ils sont peu nombreux, rapportés au nombre total d'immigrés. Derrière le slogan d'une France "black, blanc, beur", ou "black, black, black" (selon la raillerie d'Alain Finkielkraut), se dessine non pas la réalité sociale d'un pays, mais un pays fantasmé, un monde où même le "débridement toléré des émotions" (qui s'oppose à la retenue de rigueur dans les interactions sociales du quotidien et à la "civilisation des moeurs"), la déferlante de mots grossiers, l'affirmation crue de ses appartenances (en particulier sexuelles) et de son aversion pour l'Autre, ne vient pas contredire à cette affirmation de l'intégration de l'Autre, du partage d'un collectif commun.
Etrangement, il est un domaine, pourtant essentiel dans la réalité sociale, qui ne transparaît que très peu dès lors que l'on se situe au niveau des supporters, c'est celui de l'argent. Les supporters feignent de l'ignorer, comme si le lien social qui se constituait à l'ocasion d'un match ne reposait que sur de l'émotionnel et du relationnel, loin de la sphère économique. Et pourtant, pendant les réjouissances, les affaires continuent : si la France venait à se qualifier pour jouer la finale, un spot publicitaire de trente secondes rapporterait alors 250 000 euros, le total des investissements publicitaires s'élevant à plus de 3 millards d'euros ; les droits télévisés et les parrainages de la Coupe du Monde en Allemagne vont rapporter à la FIFA quelque 1,172 milliard d’euros ; les transferts de joueurs, ou les paris sportifs sont devenus un véritable marché...
Mais, comme précédemment, le football repose sur un imaginaire égalitaire des supporters qui préfèrent voir dans les joueurs des héros que des esclaves modernes, que l'on "vend" au gré du "marché".
A. Ehrenberg avait bien raison, qui voyait dans la popularité des sports leur capacité à incarner un idéal (et non une réalité) de société. Car si le football est bien une métaphore de la condition humaine, il n'est pas la condition humaine ou le monde social, il n'en est qu'un prisme déformant, un regard subjectif et festif...