Source du document : Jeune Chambre Economique de Genève
Auteur : Irène Languin
Descriptif : La JCE (Jeune Chambre Economique) est une association neutre, indépendante et apolitique. Elle favorise la prise de conscience et l’acceptation des responsabilités civiques de ses membres et constitue un lieu privilégié où sont possibles diverses expériences personnelles, en particulier celles de la vie d’un groupe et le travail d’équipe (commissions). C’est aussi une possibilité d’agir, de prendre des décisions et d’assumer des responsabilités en dehors du domaine familial ou professionnel.
La JCI offre à ses membres la possibilité d’assumer de nouvelles responsabilités en participant à un travail d’équipe, elle propose une formation par l’action avec des contacts humains enrichissants, elle offre une ouverture internationale ainsi que l’opportunité de se rendre utile par des réalisations concrètes pour le bien de la communauté.
3 parties :
Historique de la corrida
Le spectacle, techniques et protagonistes du combat
Mise en perspective : la corrida « hors de la vie courante » , rite esthétique
Historique
Interprétations les plus diverses sur l’origine de la corrida, absence totale de sources écrites avant le XIème.
Plusieurs hypothèses :
1) les Maures, explication de l’époque moderne arrangeante pour l’Eglise, mais aucune traces de survivance d’une pratique tauromachique dans les pays musulmans.
2) en Crète, témoignages picturaux de l’époque minoenne (env. 2000 av. JC) de jeux taurins prenant racine dans le mythe du Minotaure.
3) Culte du taureau dans l’antiquité représenté par Mithra au début de notre ère, culte originaire de Perse, rival du christianisme naissant : le dieu Mithra capture un taureau sauvage après une longue lutte, ce dernier s’enfuit et Mithra se voit imposer par le dieu-Soleil de sacrifier l’insoumis : il immole alors le taureau, et du sang de celui-ci surgit la vigne, de ses chairs les céréales et de sa semence toute la lignée des animaux...
Donc rien n’est sûr, mais depuis les premières représentations préhistoriques, le taureau est le plus présent des animaux dans une lutte contre l’homme, l’aurochs et d’ailleurs identifié par les spécialistes comme l’ancêtre direct et certain des actuels toros de combat, l’ultime aurochs sauvage disparaît au XVIIème dans les forêts d’Europe centrale.
Le taureau fût domestiqué à partir de 8000 av. JC - 1er animal d’élevage apprivoisé par l’homme - puis fût un objet de culte constant dans toutes les civilisations méditerranéennes, animal le + déifié. Donc rapport étroit homme-taureau depuis la naissance de l’humanité.
Jules César introduit l’aurochs, qu’il chassait en Thessalie, dans un combat de gladiateurs matinal pendant lequel on excitait le taureau à coups d’aiguillons et où l’on se livrait à des acrobaties devant lui. Au Moyen-Âge, les taureaux et les fiestas sont mentionnés dans quelques chansons de gestes, notamment pour le passage dans la ville de Burgos, sur le chemin de St-Jacques, de Louis VII roi de France et au même moment le roi espagnol Alphonse le Sage constitue un code de droit (1263) où il est écrit que celui qui reçoit de l’argent pour aller combattre du bétail est taxé d’infamie : 1ère trace de rémunération.
Mais c’est au moment de la Reconquête vers le Nord de l’Espagne à partir du XIème que la noblesse va donner son essor à ces jeux d’adresse et de bravoure. Il s’agir d’abord d’une variété de jeux équestres lors desquels le caballero, assisté dans son combat par 2 à 4 laquais défie le toro avec une lance, ritualisation et esthétisation du combat militaire. Une cape sert à détourner l’assaut du toro le cas échéant. Les figures tenues pour les plus brillantes s’imposent vers le XVIIème, le caractère ostentatoire du spectacle s’affirme, la corrida est démonstration du prestige social, la mise en scène se complexifie : on donne des corridas à l’occasion de célébrations exceptionnelles telles que couronnement, mariages princiers, béatifications de saints (notamment Thérèse d’Avila & Ignace de Loyola).
Parallèlement à cette pratique tauromachique nobiliaire existent également des jeux taurins populaires, des spectacles violents à vocation ludique où l’aspect carnavalesque est souvent très présent : ce sont des jeux villageois lors desquels on pratiquait l’encierro, qui consiste à faire courir des toros dans les rues de la ville selon un itinéraire réglementé, au grand amusement de la foule malgré un nombre effrayant d’accidents mortels. Les bêtes aboutissaient alors dans un espace clos où les garçons de la localité les défiaient au moyen d’une cape, ou alors on mutilait un toro en le transperçant de coups de lance ou de harpon, il était ensuite achevé par la foule ou les chiens.
Mais c’est réellement dans les abattoirs des villes espagnoles et du sud-ouest de la France que naît la tauromachie moderne. Les abattoirs sont à l’époque le lieu de convergence des populations rurale et urbaine à l’occasion de provision de bétail et de viande. Des employés de ces abattoirs s’amusent à « courir » les toros malgré les interdictions décrétées par les édiles de la ville (ça rend la viande moins bonne). Les toitures des bâtiment servent de strapontins aux spectateurs (hommes et femmes malgré la puanteur du lieu : consécration). C’est là en réalité que se forment les 1ers toreros et 2 ou 3 siècles de pratique quotidienne façonnent les techniques d’esquive qui vont engendrer le toreo de cape et de muleta. Il reste un texte datant du XIIIème rédigé par Hugues de Broc alors qu’il tente de réglementer la puissante corporation des carnassers (bouchers) de Bayonne : « Item et pareillement, il est établi et défendu aux dits bouchers de ne lâcher taureau, boeuf ni vache pour les fair courir en ville, avec des chiens ou autrement, sans l’autorisation du dit Maire ou de son lieutenant, sous peine de perdre les bestiaux et autres amendes arbitraires à la discrétion du dit lieutenant et de réparer les dommages ».
Entre 1730 et 1750 la corrida émerge et se constitue, le roi Philippe V accorde en 1731 à une confrérie des plus vieux lignages de Séville le privilège d’organiser des corridas. La corrida atteint sa forme définitive dès le XVIIIème et n’évoluera ensuite que dans le sens d’une violence plus cachée (exemple : introduction en 1928 du caparaçon ou peto). Les 1ers toreros parcourent le pays en bandes mêlant vauriens, aventuriers, brigands et nobles encanaillés, vendant leurs services aux localités organisatrices de jeux taurins lors de fêtes religieuses principalement (début du mundillo). Dans le dernier tiers de ce XVIIIème, 3 hommes vont opérer la synthèse des pratiques taurines et faire triompher la corrida telle qu’on la connaît actuellement : 3 personnages mythiques, Joaquin Rodriguez « Costillares » (fils du tripier de Séville, dont les abattoirs deviennent vite l’université taurine par excellence), Pedro Romero et Pepe Hillo. Ils excluent de l’arène les non-professionnels, débarrassent le spectacle de ses encombrantes attractions burlesques et donnent à la tragédie son unité de ton.
La corrida actuelle et ses acteurs
La corrida est la conjonction d’une stratégie anatomique très savante et d’un sens théâtral aigu qui maintient le suspense nécessaire à l’éclatement de son dénouement.
Elle débute à l’heure (rare en Espagne !) au moment où le président, assis dans la loge principale de l’arène aux côtés de ses assesseurs en donne le signal. Annoncés par une trompette, 2 cavaliers vêtus d’un costume de policier de style Philippe II entrent alors (alguaciles), ils sont chargés d’appliquer et de faire respecter le règlement sous le contrôle de la présidence. Apparaît ensuite la procession des toreros suivis de leurs cuadrillas respectives (picadores et peones) pour le paseo, ils saluent la présidence.
Puis le toro surgit dans l’arène. Le combat s’organise en 3 temps, les tercios, qui selon le règlement ne dépassent pas les 5 minutes chacun :
a) Le 1er est le tercio de la pique (tercio de varas) : après que les peones ont fait quelques passes qui permettent au matador d’évaluer le comportement de l’animal, le picador, annoncé lui aussi par les clarines sur ordre du président entre en piste (réminiscence de la joute équestre aristocratique). Il se place en périphérie de la piste et attend la charge du toro préalablement placé bien en face par des passes de cape : ses 2 rôles sont de réguler par une blessure au garrot le port de tête du toro, ce qui rend les passes et la mise à mort praticables, et de mesurer la force et la bravoure de l’animal. Ce tercio est le plus controversé de tous car malheureusement souvent soumis à la fraude par ses exécutants.
b) Le 2ème tercio est celui des banderilles. Il a un caractère presque exclusivement esthétique, il permet aussi au toro de reprendre son souffle après l’effort de la pique. Le nombre de pose de ces bâtonnets ornés de papiers de couleur est fixé à 3 paires, toutes demeurant placées haut dans le garrot et sur un espace pas plus large que la paume de la main. Cette suerte est généralement effectuée par les subalternes du torero mais le maestro a toute licence d’exécuter lui-même la pose de banderilles s’il désire briller davantage.
c) Vient la 3ème phase du combat, le tercio de muerte ou de muleta (nom donné à l’étoffe de flanelle rouge utilisée alors, par opposition à la cape, jaune et rose). C’est le point culminant de la corrida, le moment d’immortalité du matador (ce tercio lui a donné son nom, matar = tuer). Après quelques série de passes arrive le « moment de vérité », celui de la mise à mort. Le torero lève l’épée en se préparant à frapper le toro tandis que de sa main gauche il tient la muleta prête à dévier le dernier coup de corne. L’estocade doit être fulgurante et frapper en la cruz (à gauche de la colonne vertébrale, entre la 3ème et la 4ème vertèbres) en pénétrant jusqu’à la poignée.
Si le combat a été honorable et si la mort a été infligée dans les règles, le public ovationne le torero et agite des mouchoirs blancs pour demander une récompense. Le président accorde alors 1 ou 2 oreilles, la queue dans les cas exceptionnels en sortant à son tour respectivement 1, 2 ou 3 mouchoirs blancs. Le matador et ses peones font un tour de piste sous les acclamations des spectateurs s’ils ont été brillants ou rentrent dans le callejon sous les huées si le public est mécontent de leur prestation. La dépouille du toro est attelée à des mules et effectue elle aussi un tour de piste si l’animal s’est montré brave et vaillant. Dans de très rares cas, le toro est gracié avant sa mise à mort si le président ou le matador jugent qu’il est d’un courage exceptionnel. Il est alors soigné et servira de reproducteur pour l’élevage jusqu’à sa mort.
Protagonistes : toro, torero, public et mundillo
Le toro qui arrive dans l’arène doit être en parfaite santé, bien “ présenté ” càd de belle prestance, bien « armé » avec des cornes parfaitement intactes et de belle forme. Un public averti exige un toro de respect, sur lequel repose la crédibilité du combat. Il y a à ce propos des lois très strictes votées par le parlement espagnol qui réglementent le poids et l’âge du toro de combat (arènes de 1ère catégorie : 469 kgs et 5 « herbes » minimum). Ce descendant de l’aurochs est très agressif de nature, on a essayé depuis le Moyen-Âge d’améliorer ses qualités par des croisements pour obtenir la race de toros de combat idéale. Les toros castillans et andalous en particulier ont les qualités morales qui rendent le combat possible, elles sont au nombre de 4 : bravoure (agressivité), noblesse (charge droite et franche), caste (vigueur au combat) et suavité (sans vice qui le pousserait à donner des coups de cornes désordonnés dans le leurre).
Le torero est une figure mythique. Souvent issu d’un milieu modeste, quelque fois fils de bourgeois séduit par le prestige et les dangers de l’arène, le torero affiche souvent un mode de vie atypique dû à ses déplacements incessants en groupe. Certains d’entre eux, surtout à l’époque romantique, furent connus pour leurs frasques, dépensiers, buveurs, fréquentant tavernes, filles de joie et brigands, menant une vie fastueuse et finissant parfois très pauvres. Ils sont à notre époque plus rationnels et probablement mieux conseillés, ce sont de véritables athlètes qui, s’ils ne succombent pas à la corne, accumulent de solides fortunes qu’ils investissent bien souvent dans l’élevage à leur retraite et continuent ainsi à vivre leur passion.
Ce sont les toreros doués qui ont imposé leur style à la corrida, ils ont également célébré le mariage de l’intelligence et des Beaux-arts avec la tauromachie (exemple : Belmonte avec Lorca et Hemingway, on vit bien souvent Picasso, Cocteau, Welles dans les arène de France et de Navarre...).
La foule est également protagoniste du combat. Le torero communique avec elle au moyen de mimiques et de postures, gestes de défi ou de colère. Le public sanctionne la réussite ou l’échec du torero, c’est lui qui immortalise l’artiste. L’ambiance des gradins est toujours très vivante, houleuse si la course a été mauvaise (toutes sortes d’objets volent alors en un accusateur trajet vers le responsable désigné de la catastrophe...) Une corrida sans public n’a pas lieu d’être.
A côté du public élargi des profanes, la corrida a produit une société du spectacle spécifique, le mundillo, lit. petit monde, appelé encore planète des taureaux. Ce microcosme est constitué de 3 catégories de personnes : les toreros, les éleveurs et ceux de la ville (càd directeurs d’arène, tailleurs spécialisés, chirurgiens spécialisés, guichetiers d’arène, etc.). Au bas mot, le mundillo compte 50000 personnes et beaucoup d’argent, il pourrait vivre en autarcie complète. description de Benassar : « cet univers étrange, progressivement constitué au cours du XIXème, a ses lois écrites (règlements taurins) et ses lois non écrites, son code d’honneur, son langage parfaitement incompréhensible aux non-initiés, ses costumes sans rapport avec le monde moderne, ses outils dont la panoplie est réduite, une organisation corporative et syndicale, son système propre d’assurance, sa hiérarchie constamment contestée et renouvelée, ses lieux de culte, son imagerie dont affiches, photographies, gravures, peinture, cinéma, assurent la permanence et la variété ».
Conclusion et mise en perspective
La corrida a clairement une nature « hors de la vie courante ». Le jeu se déroule d’ailleurs toujours dans un temps et un espace circonscrits qui en acquièrent une valeur symbolique et quasi-magique.
Le temps c’est celui de la féria, soit que la fête soit cause des corridas ou la corrida cause de la fête, elles sont en tout cas indissociables. Ces fêtes sont toujours liées au religieux (fête de saints), alors que paradoxalement l’Eglise s’est toujours opposée aux jeux taurins qu’elle considère comme païens, c’est d’ailleurs l’un des rares domaines où la pourtant si redoutable église catholique espagnole est restée impuissante à imposer sa volonté. Ces fêtes sont souvent liées à des débordements redoutables dans un climat d’immense liesse populaire qui rappellent très clairement le monde inversé du carnaval (cf. Pampelune).
Le lieu c’est tout d’abord l’arène, scène de la mise à mort, à laquelle aboutissent les encierros s’il y en a. L’arène est un monde autosuffisant qui comporte un président, une infirmerie et une chapelle. L’arène est le lieu où l’on surveillait le peuple au XVIIIème (coincé entre les notables placés tout en haut et les forces de l’ordre rangées autour de la piste, comme dans les cirques romains). Les toreros tiennent encore beaucoup à cette canalisation de la foule, car pour être maître du toro, il faut être maître de la piste, l’arène est le lieu où ils exercent leur pouvoir sur le toro et le reste du monde. A partir du XIXème, l’arène devient aussi une tribune politique où libéraux et conservateurs encouragent leurs champions, quitte à les fabriquer comme dans les années 1820 le « monarchiste » Frascuelo et le « républicain » Lagartijo. En outre l’arène, par sa forme arrondie a un caractère très symbolique : lieu de convergence du peuple, de communion, autel où se célèbre le sacrifice. C’est là la limite du jeu et l’entrée dans le rite.
Ce terme de rite est apparu dans le vocabulaire quand les intellectuels s’y sont intéressés, à partir de l’époque romantique (fin XIXème) et ensuite avec Picasso, Garcia Lorca, Hemingway, etc. Par la profusion de symboles qu’ils y ont vu, elle ne pouvait être autre chose qu’une grande célébration mystique entre l’homme et l’animal, entre culture et nature, fortement empreinte de religiosité, et donc un rite. Montherlant affirmait que la corrida est un sacrifice rituel, or je ne souscris pas à cette définition tant la mise à mort adoptée par la corrida est éloignée des pratiques sacrificielles que l’ont connaît encore dans les cultures juive et musulmane (toute 2 courantes en Espagne) et qui consistent en une saignée rapide de l’animal.
J’y vois plutôt un symbole de domination de l’intelligence de l’homme sur la force brutale de l’animal, et par la domination de la bête, l’homme sublime par amour pour son adversaire sa peur en courage. Ce courage est par ailleurs également attribué au toro (termes de « bravoure », de « noblesse »), et il existe dans la littérature tauromachique un phénomène de transcatégorialité (« Brave, le toro est plus qu’un animal », Simon Casas) : le toro passe dans une catégorie supérieure à la sienne, non précisée, qui pourrait être l’humain, le divin ou l’esprit. Le monde taurin aime évoquer la figure mythologique du minotaure. Au niveau de l’esprit, le toro devient allégorie : il représente le mal, et l’homme qui le combat le bien personnifié.
La recherche esthétique à laquelle se sont livrés les toreros renforce cependant sa part rituelle : historiquement, le torero s’est réellement transformé peu à peu de guerrier en artiste. Belmonte fit de la tauromachie un art plastique authentique atteignant à l’universalité. Si tant de peintres depuis Goya ont célébré ce spectacle, c’est qu’esthétiquement, il ne peut qu’éveiller les esprits. Et si la tauromachie a une efficacité sur les esprits, c’est par la beauté qu’elle leur impose, et si le jeu produit de la beauté, il en acquiert une valeur pour la culture. Ainsi la culture naît sous forme de jeu, de compétition, puis repousse le jeu peu à peu en arrière-plan de la civilisation et se cristallise dans le sacré, la poésie, dans l’art tout simplement.
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