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Sortir de l’économie pétrolière

Point de vue

lundi 23 octobre 2006, par Corinne Lepage

  • Source du document : Cap 21
    Auteur : Corinne Lepage

Texte de Corinne Lepage, présidente de CAP21 et ancienne ministre.
Initialement publié dans Les Echos 2005 (19/08/2005)

En dix-huit mois, le prix du brut a doublé. Les conséquences sur l’économie française se font sentir de plus en plus lourdement : croissance du PIB réduit à 0,1 % au cours du dernier trimestre, stagnation du chômage à un niveau élevé. Dans le même temps, la Bourse affiche d’excellents résultats, dopée en particulier par les valeurs pétrolières. Et si notre PIB et notre balance extérieure se portent mal, l’Etat bénéficie largement de la rente pétrolière grâce à la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP). Les transports, l’agriculture, la pêche vont, dans un climat déjà morose, affronter une hausse de leurs charges. Tout cela invite au débat.

La hausse du prix du pétrole enrichit les pays producteurs, les sociétés pétrolières et les Etats taxant les produits pétroliers. Elle ne reflète pas les efforts des uns ou des autres pour accroître leurs ressources, améliorer les modes de production ou internaliser des coûts externes. Elle n’est que la rémunération d’une rente, résultant des tensions entre offre et demande. C’est ce qui pose problème dans la mesure où une réduction de la demande provoquée par la hausse des prix n’a aucune chance de se produire actuellement.

Le moment est venu de tout mettre en place pour sortir de l’économie du pétrole et des combustibles fossiles. Plus nous y parviendrons vite, plus nous serons gagnants. Sur le plan écologique : que ce soit pour des raisons de santé publique (une étude récente publiée par des Britanniques sur l’incidence du diesel sur les cancers des enfants est accablante) ou pour des raisons liées aux émissions de gaz à effet de serre et leurs conséquences sur le climat, il est impératif de vite abandonner les combustibles fossiles.

Sur le plan industriel, le baril plus cher rend concurrentielles les énergies renouvelables. Certains pays l’ont compris. Ils ont misé sur le développement de filières industrielles qui deviennent leaders du marché mondial. Ce qui est vrai de l’énergie l’est aussi des produits et des process éco-efficients. Sur le plan économique, même si les rentrées fiscales sont à court terme favorisées par la hausse énergétique, l’appauvrissement général qui résulte de la hausse du baril ne peut permettre à cet argument de tenir longtemps. Que dire des pertes économiques liées aux modifications climatiques dont les experts estiment qu’elles doublent désormais tous les dix ans ? Sur le plan géopolitique enfin, notre liberté de manoeuvre dans la guerre contre le terrorisme sera d’autant plus grande que nous serons indépendants sur le plan énergétique.

Dans ce contexte, quelle réponse proposer ? Certes, la spécificité nucléaire française conduit nos principaux responsables politiques à se réfugier derrière la relance de l’industrie nucléaire. C’est une triple erreur. Tout d’abord, le nucléaire est sans incidence sur le transport. En second lieu, ce prisme déformant conduit le gouvernement à réduire à la portion congrue le développement des énergies renouvelables Outre le fait que nous ne tiendrons pas nos engagements communautaires de 21 % d’énergies renouvelables en 2010, nous sommes en train de manquer un développement industriel majeur. Enfin, si l’abandon du nucléaire apparaît difficile en France à court terme, il est improbable que cette filière connaisse l’essor que prétendent ses thuriféraires, pour de multiples raisons : stocks limités d’uranium, risques liés aux déchets, aux bombes sales, au transport et à la prolifération nucléaire, opposition de l’opinion publique.

Nous pouvons, à l’opposé de cette politique, considérer que la situation actuelle peut être l’occasion d’un effort massif en faveur des énergies renouvelables, des économies d’énergie et des nouvelles technologies liées à cette révolution. Cette nouvelle orientation appelle un effort industriel et financier.

S’agissant de l’effort industriel, trois orientations pourraient être prises. En matière énergétique d’abord, la sortie de l’économie du pétrole doit se faire par le recours le plus massif possible aux énergies renouvelables, ce qui implique un effort de communication en direction du public et des professionnels (architectes, maîtres d’oeuvre, professionnels du bâtiment), un intérêt économique d’y recourir et une révision des procédures juridiques permettant leur développement (permis de construire, PLU, procédures d’autorisation, etc.). Les formes d’énergie doivent être favorisées en ciblant les spécificités locales, les professions, les usages : biocarburants pour le transport agricole, solaire dans le Sud pour le chauffage et l’eau chaude de toute nouvelle construction, géothermie, biomasse... Cette transformation doit s’accompagner d’un effort sans précédent en matière d’économies d’énergie via l’architecture, les nouveaux matériaux de construction et surtout une véritable isolation des bâtiments.

Cette politique doit s’accompagner de l’interdiction, prévue par la loi sur l’air mais jamais mise en oeuvre, de toute publicité en faveur des énergies non renouvelables et de produits énergivores. La récente loi votée par le Parlement français contient des dispositions intéressantes, mais trop modestes. En réalité, le gouvernement refuse qu’une réelle concurrence au nucléaire voie le jour. Mais ce calcul est une catastrophe industrielle et une erreur économique, puisque le courant pourra être acheté librement en 2007. Si les économies d’échelle se révélaient impossibles en France du fait du tout-nucléaire, c’est à l’étranger que les Français achèteront leur énergie renouvelable !

Le deuxième volet a trait au transport. On ne peut qu’être effaré du choix que vient de faire la France en faveur du diesel contre les véhicules hybrides. Alors que les firmes japonaises et américaines se lancent dans cette technologie, les Français optent pour la diésélisation à outrance au motif que le diesel est moins émetteur de dioxyde de carbone que l’essence. Cet argument exact ne suffit pas pour trois raisons. Le diesel est désastreux pour la santé publique. Et le filtre à particules ne concerne aujourd’hui qu’un véhicule sur cent ! Ensuite, le diesel conduit au minimum à une émission moyenne de 120 grammes de dioxyde de carbone au kilomètre alors que les premiers véhicules hybrides, qui vont être améliorés dans les prochaines années, sont à 108 grammes. Enfin, l’argument du manque d’intérêt des consommateurs pour ces véhicules est idiot. Pour le moment, le seul modèle existant correspond à une berline coûteuse. Il est évident que son développement très rapide aux Etats-Unis trouvera son prolongement en Europe. Dans ce domaine de la voiture, nous commettons une erreur industrielle fondée sur la volonté de nos constructeurs qui ont tout misé sur le diesel et obtenu une fiscalité exceptionnelle et injustifiée. Il faut craindre, pour ces marques et leurs salariés, que ce choix ne se révèle particulièrement erroné.

Le troisième domaine est celui des matériaux et des déchets. La contribution aux émissions liées au traitement des matières premières comme à une mauvaise gestion des déchets doit conduire à une remise en question de la notion de déchet pour valoriser la matière première secondaire, la réutiliser, économisant ainsi énergie, matières premières et réduisant les déchets.

Cette réorientation de l’économie à un moment de morosité ne peut se faire sans financement spécifique. Les certificats d’économies d’énergie vont dans la bonne direction mais c’est peu au regard des sommes à mobiliser. C’est la raison pour laquelle il faut utiliser comme levier la rente, totalement déconnectée de toute production de richesses supplémentaires, issue de la hausse du prix du baril, pour financer cette transformation. Un fonds spécifique pourrait être alimenté par tout supplément de TIPP dû à la hausse du prix du baril. Il pourrait être abondé à niveau équivalent par une taxe spécifique perçue sur le bénéfice exceptionnel des sociétés pétrolières lié à la hausse des prix. Ce fonds permettrait d’aider les particuliers et les entreprises à investir pour réduire leur facture pétrolière.

Une telle initiative serait triplement gagnante : par le développement des éco-entreprises fournisseurs des nouveaux biens et services et pour l’emploi qui y est associé ; par la réduction des coûts supportés tant par les particuliers que par les entreprises et par l’adaptation de notre pays à de nouvelles conditions économiques inéluctables.