mardi 19 décembre 2006, par
Source du document : Stella - Vivre et travailler en sécurité et avec dignité
Auteur : Nathalie Duhamel
Descriptif :
Stella a pour but d’améliorer la qualité de vie des travailleuses du sexe, de sensibiliser et d’éduquer l’ensemble de la société aux différentes formes et réalités du travail du sexe afin que les travailleuses du sexe aient les mêmes droits à la santé et à la sécurité que le reste de la population.
Au Québec, comment est gérée la santé mentale des femmes détenues ?
Nathalie Duhamel est présidente du collectif La Corriveau (2005)
Profil de la clientèle
Les femmes à risque sont celles qui sont marginalisées au niveau social, culturel et économique. Il y a quelques 220 femmes confrontées à la justice pénale au Québec. Plus de 80% de ces femmes sont victimes d’abus et de violence. Elles sont toxicomanes dans 69% des cas et 50% ont des problèmes cognitifs et de santé mentale. 81% d’entre elles purgent une première peine d’incarcération.
Les problèmes de santé mentale sont dus aux abus et à la violence subis. Ils se manifestent par la dépendance à l’alcool et aux drogues, les comportements de violence et la colère, l’automutilation, les tendances suicidaires, les problèmes alimentaires et l’instabilité. Les diagnostics psychiatriques les plus courants sont les troubles de la personnalité (borderline par exemple), la dépression, l’anxiété, le syndrome d’alcoolisme fœtal, le déficit d’attention et la schizophrénie.
Guérir et punir
Les deux fonctions principales des prisons et des services correctionnels sont l’incarcération et la réinsertion sociale. Dans les prisons fédérales, les femmes sont évaluées, classées en fonction d’une cote sécuritaire de risque et un plan correctionnel est dressé. Les outils utilisés sont encore ceux qui ont été établis pour les hommes. En santé mentale, les besoins élevés sont traduits en facteurs de risque et méritent une cote sécuritaire plus intensive. Malgré les efforts des treize dernières années pour modifier l’approche correctionnelle face aux femmes (le rapport La création de choix en 1990 et celui de la Commission Arbour en 1996) ainsi que les conditions d’incarcération et les programmes de réhabilitation, ce n’est qu’en 1999 qu’une stratégie d’intervention en santé mentale a vu le jour.
La stratégie en santé mentale consiste à séparer les femmes des autres et à les placer dans des unités de vie structurée où se pratique une approche cognitivo-comportementale. En prison, les problèmes de santé mentale entraînent des troubles de comportement, des désordres, des difficultés d’adaptation qui rendent ces femmes difficiles à gérer. Or seules les femmes ayant une cote sécuritaire minimum et médium ont accès à ces unités spéciales et on prétend que l’accès est volontaire. La cote sécuritaire maximale est attribuée à 50% de femmes ayant des troubles cognitifs et de santé mentale.
Là est le problème de fond. En sécurité maximum et dans ces unités de santé mentale, les approches sont les mêmes. Il faut donc se demander où est la différence. Pour de nombreuses chercheures et intervenantes indépendantes du service correctionnel, il s’agit en fait d’un continuum d’intervention prévoyant que les femmes souffrant de problèmes de santé mentale qui ne fonctionnent pas en unité spéciale sont pénalisées et envoyées en détention maximum.
C’est le traitement de ces femmes en contexte carcéral qui pose problème. Comment peut-on prétendre répondre à leurs besoins de traitement thérapeutique quand, dans les faits, on les contraint, on ne garantit pas la confidentialité, on les menace d’être classées en sécurité maximum et que ce sont des agents correctionnels qui agissent comme thérapeutes? Quand les prisons s’aventurent sur le terrain du traitement en santé mentale, le personnel et les programmes répondent d’abord aux objectifs de la prison plutôt qu’aux besoins de la clientèle.
Ceci est encore plus vrai avec l’approche cognitivo-comportementale qui ne prend pas en considération l’impact de l’environnement carcéral sur le comportement des détenues. D’ailleurs les femmes détenues se plaignent d'être soumises aux mêmes dynamiques que celles de l’abus et de la violence.
Les prisons ne sont pas des lieux appropriés pour guérir des comportements suicidaires, d’automutilation, de dissociation et des dysfonctions en raison de lacunes sur le plan cognitif qui sont d’abord perçues comme des manipulations et des facteurs aggravant le risque sécuritaire.
La place de la communauté
Il n’existe pas d’entente de services avec les institutions provinciales de services en santé mentale prévoyant le traitement en communauté de ces femmes. Si elles sont malades, elles devraient relever des établissements de santé mentale. Il y a très peu d’investissement dans des ressources externes spécialisées et adaptées aux besoins de ces femmes. La référence en externe pose aussi problème à cause de la longueur des listes d’attente et des réticences à traiter des femmes qui ont des troubles lourds et qui sont criminalisées. Il faudrait donc faire pression et démontrer que les services en santé mentale doivent être donnés en communauté de manière confidentielle et indépendante. Il existe une contradiction fondamentale entre le mandat de punition et de contrôle et le mandat thérapeutique de support et de guérison.