Mariage homosexuel et amnésie socialiste
Mercredi 12 mai 2004, par // Le mariage des homosexuels
Il fut un temps où le mouvement socialiste hésitait entre réforme et révolution.
Il fut un temps où le Parti socialiste hésitait entre la rupture avec le capitalisme et la social-démocratie.
Nous vivons un temps où "le PS hésite entre mariage gay et réforme du pacs". (1)
On a les controverses que l’on mérite...
Tandis que les Français se montrent indifférents au débat parisianiste -il est vrai décentralisé à Bègles grâce à Noël Mamère- sur le mariage homosexuel, tandis que les homosexuels eux-mêmes ne se montrent guère enthousiastes à l’idée de se passer la bague au doigt, les principaux responsables du PS s’exaltent pour cette question avec un enthousiasme et une vigueur militante que l’on avait guère ressentis lors du débat sur les retraites ou quand les licenciements boursiers jetaient à la rue des familles entières.
Décidément de moins en moins inspiré, l’amusant Malek Boutih, est en pointe sur la question : "Franchir le pas du mariage gay, après celui du pacs, me paraît normal. (...) Tout le monde est d’accord pour alimenter le débat, ce qui constitue en soi une vraie position politique". C’est lui qui le dit... Certains naïfs pensaient que les questions de société essentielles étaient le chômage, l’éducation, le logement, le "secrétaire national aux questions de société" du PS a visiblement plus à dire sur le mariage gay. C’est une vraie position politique. Le PS a même créé un sous-ensemble aux attributions de Malek Boutih en instituant un "secrétariat national aux questions liées à l’homosexualité et à la transexualité" (et la bisexualité ? le PS serait-il biphobe ?) dont le titulaire est l’ancien comédien François Vauglin. Ce dernier insiste d’ailleurs pour que le mariage gay ne soit pas institué sans une reconnaissance concomittante de l’adoption par des homosexuels.
Tout aussi impliqué dans le débat, François Hollande se montre toutefois plus réservé sur le mariage gay. Peut-être parce qu’il a lui-même préféré l’union libre au mariage, il se déclare plutôt favorable au pacs qu’il entend mettre au niveau du mariage, en se gardant bien cependant de souligner que l’égalité de ces cadres juridiques devrait alors reposer non seulement sur les droits qu’ils ouvrent mais aussi sur les contraintes qu’ils imposent... Peut-être lui aussi quelque peu échaudé par le mariage, Laurent Fabius apporte pour une fois son soutien à la position du premier secrétaire en manifestant sa préférence pour une amélioration du pacs.
Pour ceux qui se souviennent des convictions affichées par les socialistes à l’occasion du débat sur le pacs, cette position est pour le moins curieuse.
En effet, dans l’esprit même de ses promoteurs socialistes, le pacs ne pouvait être placé sur le même plan que le mariage. Pour s’en convaincre, il suffit de se replonger dans les débats, pourtant récents, qui s’étaient alors tenus au Parlement (2).
Florilège :
"Le pacs n’est ni un mariage ni même un pas vers la reconnaissance du mariage homosexuel" (Elisabeth Guigou, 13 septembre 1998).
"Le mariage subsistera, avec toute sa valeur symbolique, il évoluera, avec ses réussites et ses difficultés. Mais il faut admettre que puisse désormais exister, à côté, une autre voie, celle du PACS" (Catherine Tasca, 3 novembre 1998).
"Reconnaître un engagement différent de celui du mariage conduira-t-il les jeunes à délaisser encore plus celui-ci ? Je ne le crois pas. Dans le pacte, pas de solennité, pas de devoir de fidélité, pas de volonté de s’inscrire dans une histoire familiale commune. Le mariage est fondamentalement différent" (Elisabeth Guigou, 3 novembre 1998).
"Nous souhaitons que le pacte ne puisse être comparé avec le mariage dont il n’est ni un décalque ni un ersatz. Il en diffère fondamentalement, je me suis exprimée sans ambiguïté sur ce point. Chaque fois que la confusion sera suscitée ou entretenue, je m’y opposerai avec vigueur." (Elisabeth Guigou, 8 novembre 1998).
"Le Pacs ne peut ni ne doit être comparé au mariage, et je ne peux que m’opposer à tout ce qui créerait un risque de confusion." (Elisabeth Guigou, 1er décembre 1998).
"Quant au mariage, il conserve son identité, son unicité, sa fonction sociale, qui en fait le cadre privilégié pour unir les couples, fonder une famille, élever ses enfants. L’institution du mariage n’est nullement atteinte, ni dans son fondement ni dans sa noblesse, car le PACS ne se substitue pas au mariage : il comble un vide." (Bertrand Delanoë, 17 mars 1999).
"Le pacte civil de solidarité se démarque en tous points du mariage. (...) Il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté sur le fait que seuls un homme et une femme pouvaient s’unir par les liens du mariage" (Jean-Pierre Michel,24 mars 1999).
"Le mariage, le pacte civil de solidarité et le concubinage ne sont pas trois états revêtus d’une force juridique et symbolique égale. Le mariage est une institution et, à ce titre, dispose d’une force supérieure aux autres. Il convient de réaffirmer que le pacte civil de solidarité ne remet nullement le mariage en cause qui restera fermé à des personnes du même sexe. Bien au contraire, dans certains cas, il peut être, pour un couple, une étape vers cette institution." (Patrick Bloche, 24 mars 1999).
Cette édifiante collection montre deux choses quant à la position du PS.
Elle montre tout d’abord que celle-ci a considérablement évolué en à peine cinq ans sur une réforme qui se voulait pourtant historique et fondatrice. En effet, les plus excités entendent bien désormais militer en faveur du mariage homosexuel alors qu’ils juraient leurs grands dieux que la question ne se posait nullement afin de mieux faire passer la pilule du pacs. Quant à ceux qui se montrent circonspects sur l’opportunité du mariage homosexuel, ils prétendent néanmoins que tout se discute et n’hésitent plus à comparer les mérites respectifs du pacs et du mariage.
Deuxièmement, le rappel cruel de ces déclarations de principe montre que les ténors socialistes ne sont nullement gênés d’affirmer que le pacs, à peine voté -après un débat parlementaire particulièrement long et pointu- doit déjà être amélioré. Voilà qui n’est guère rassurant quant à la qualité du travail parlementaire et aux compétences juridiques et rédactionnelles des députés socialistes qui comptaient pourtant nombre d’avocats, de magistrats, de conseillers d’Etat...
Plus sérieusement, cette volte-face montre à quel point, après s’être fait jeter des manifestations par le mouvement social, le PS est à la remorque du mouvement sociétal qu’il sent poindre sur des questions comme celle des unions homosexuelles. Désemparé sur le plan doctrinal -ou tout simplement résigné- sur l’Europe, la mondialisation ou la brutalité croissante du capitalisme, le PS n’a rien trouvé d’autre pour se réclamer de la gauche et de la modernité que de relayer les revendications volontiers communautaristes des minorités agissantes.
Pourtant, sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, il ne fait que manifester, par ses volte-faces et son absence de ligne claire, son profond désarroi et son absence totale de repères.
(1) Isabelle Mandraud, Le PS hésite entre mariage gay et réforme du pacs, Le Monde, 5 mai 2004.
(2) Voir le dossier relatif au pacs sur le site de l’Assemblée nationale : www.assemblee-nationale.fr/d...