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La délocalisation est-elle une nouvelle forme de colonisation ?

mercredi 22 septembre 2004, par Jean-Marie Gourmelen & al.

a) Présentation

Cette partie traitera des mouvements de localisation-délocalisation des activités productives qui participent à la mondialisation. Elle étudiera :

- les facteurs de cette délocalisation

- les entreprises qui délocalisent

- les régions où les entreprises délocalisent leurs activités

Durant toute cette partie, nous nous efforcerons de faire un lien avec l’entreprise ARMOR-LUX, où nous avons été reçus le mardi 26 mars 2002 pour un entretien au sujet de son activité à l’étranger.

Les délocalisations sont un aspect de la mondialisation. En effet, la mondialisation croissante de l’économie a accéléré le développement des échanges internationaux et notamment des biens manufacturés.

La facilité croissante des communications, l’abaissement des barrières tarifaires, la forte concurrence sur les marchés de consommation ont poussé les industriels à améliorer leur compétitivité en tirant profit des conditions de productions avantageuses des pays à bas salaires. Ils ont « délocalisé », soit en s’approvisionnant hors de leur marché domestique, soit en déplaçant une partie ou la totalité de leur processus de production dans des pays étrangers.

La délocalisation est donc un phénomène en progression corollaire et générateur de la mondialisation de l’économie. Les délocalisations se trouvent au coeur des problématiques de l’emploi.

b) Définition :

Délocaliser, c’est séparer les lieux (les pays) de fabrication ou de transformation des marchandises de leurs lieux (ou pays) de consommation ; c’est déplacer l’activité productrice des entreprises vers des pays étrangers. La production délocalisée s’effectuant en dehors du territoire national, elle offre ses emplois aux résidents des pays d’accueil.

C’est pourquoi, les délocalisations sont avancées pour expliquer, en partie, la montée du chômage dans la majorité des pays développés. Pour l’entrepreneur, la délocalisation répond à une contrainte de gestion : produire là où c’est le moins cher et vendre là où il y a du pouvoir d’achat.

Il faut toutefois faire la distinction entre deux types de délocalisation. La délocalisation au sens strict, celle qui consiste dans la fermeture d’une unité de production nationale, l’ouverture de la production d’une unité à l’étranger et la réimportation de la production réalisée à l’étranger pour servir le marché national et me redéploiement spatial du centre de gravité économique des groupes, qui est largement lié à la dynamique des marchés et de l’organisation.

Ayant fait cette distinction, on va se demander quelles sont les causes efficientes de la délocalisation.

1. Pourquoi les entreprises délocalisent-elles ?

Les entreprises sont évidemment à la recherche du bénéfice maximum. Elles recherchent donc un coût salarial minimum. Mais le coût salarial ne constitue pas l’unique facteur de délocalisation. En effet, les potentialités de croissance des entreprises et la présence sur les marchés étrangers sont d’autres raisons principales de la délocalisation vers l’étranger.

Il est vrai que la délocalisation au sens strict a des effets négatifs pour l’emploi dans les pays d’où les entreprises délocalisent, mais parfois, elle peut constituer la seule solution pour sauver l’entreprise.

Pour l’exemple d’ARMOR-LUX, l’intervenant nous explique que l’entreprise doit délocaliser pour rester concurrentielle sur les marchés qu’elle occupe (textile). Mais ARMOR-LUX est une entreprise particulière ; elle écoule les stocks de produits issus de la délocalisation dans les grandes surfaces. L’intervenant nous explique que c’est la seule solution pour qu’une entreprise textile survive.

Ces vêtements écoulés dans les grandes surfaces, les gens que les achètent ne savent pratiquement pas que ce sont des produits d’ARMOR-LUX. C’est donc grâce à l’écoulement des produits issus d’activité délocalisée qu’ARMOR-LUX rentabilise sa production.

La particularité de l’entreprise réside dans le fait qu’elle joue sur une image « produit en Bretagne ». Et elle le peut, car elle possède une ligne de vêtements faite à 100% en Bretagne. Cette ligne c’est « MOLENE » et c’est grâce à elle qu’ARMOR-LUX possède une image de marque de tradition et de qualité.

En fait, ARMOR-LUX est une entreprise textile qui joue sur son image de marque, tout en rentabilisant la production avec des produits fabriqués à l’étranger.

Le phénomène est donc complexe avec des objectifs différents.

Quelques exemples :

L’objectif de maintenir ses positions exportatrices sur les marchés étrangers ou même le désir de se conduire en entreprise « citoyenne », peut conduire à une délocalisation.

Ainsi, lorsque tel fabricant américain d’automobiles s’implante en Europe, il y a bien délocalisation, puisqu’une production sur place se substitue à l’exportation de véhicules construits sur le territoire américain. Mais tout le monde s’en réjouit.

Au contraire, lorsqu’une grande marque d’habillement française décide de sous-traiter la totalité de sa production de chemises à un fabricant philippin, la délocalisation est ressentie tout autrement.

Il peut y avoir délocalisation partielle par l’achat de certains sous-ensembles dans les zones à main-d’½uvre bon marché ou spécialisée, tout en gardant la maîtrise de la conception de certaines fabrications et du montage final dans la région du consommateur final, à main-d’ouvre chère. (ex : production, suivie du développement du secteur de la logistique)

Nous savons tous que la constitution de grands ensembles économiques (Union Européenne, ALENA...) suscite un redéploiement industriel à l’intérieur de ces entités (spécialisations des unités de production, suivie du développement du secteur de la logistique).

Enfin, les situations ne sont jamais figées :

- soit que l’éloignement entre les lieux de production et les lieux de consommation apparaissent finalement comme un handicap pour certains produits.

- soit que des progrès techniques substantiels se réalisent (automatisation des processus ou mise-en ½uvre de politiques d’achats plus élaborées (en petite quantité et flux tendus)

- soit encore que les coûts dans les pays de délocalisation deviennent moins avantageux ; on assiste alors à des « rapatriements de productions ». Il y a « relocalisation ».

a) Le coût du travail

Le coût du travail constitue sûrement le facteur le plus déterminant au développement des délocalisations. En effet, le coût de production englobe les salaires. Les salaires diminués, entraînent logiquement une baisse du coût de production. Et, c’est cette baisse de coût de production qui permet à l’entreprise de baisser ses prix. Elle devient donc concurrentielle ou elle peut aussi utiliser le bénéfice effectué en publicité, promotion, partie également cruciale pour se faire connaître, par rapport à la concurrence.

En 1993, une étude de la direction de la recherche économique nous montre ceci :

Comme on peut le voir, un travailleur en Hongrie, coûte cinq fois moins cher qu’un travailleur français, et un travailleur Malgache pratiquement quarante-six fois moins cher.

De tels écarts de coût de main-d’½uvre permettent évidemment aux entreprises qui délocalisent leur production d’avoir des gains de productivité énormes et dons une compétitivité accrue sur les prix.

Le lien avec l’entreprise ARMOR-LUX est simple, car elle correspond exactement à la description du début de cette partie. Elle cherche des coûts salariaux minimums pour rester concurrentielle. Les chiffres que nous a donnés le jeune cadre de l’entreprise correspondent bien au tableau des coûts salariaux du tableau.

Il nous a dit que la destination principale de la délocalisation était le Maghreb, en particulier le Maroc. Dans ce pays, le salaire est d’environ mille francs pour cinquante heures en une semaine, tandis qu’en France, le salaire minimum inter professionnel de croissance (SMIC) est d’environ six mille francs pour trente cinq heures hebdomadaire.

En comparaison, en Asie, un salaire moyen environne les cent quatre francs par semaine pour cinquante heures.

Chiffres à l’appui, il est beaucoup plus facile de comprendre la progression du phénomène en question.

Mais l’avantage du faible coût de main-d’½uvre n’explique pas à lui seul l’émergence et la multiplication des délocalisations.

b) Une qualification accrue dans les pays en développement

Les pays à faible taux horaire offrent également une main-d’½uvre de plus en plus qualifiée.

Les pays se spécialisant dans certaines productions (horlogerie à Hong Kong ou encore les logiciels informatiques en Inde), les travailleurs connaissent de mieux en mieux leur métier.

Cette qualification accrue nous rappelle évidemment une période dans les pays développés. En effet, le Taylorisme consiste également en la création de postes spécialisés, occupés par des ouvriers spécialisés, répétant une tâche précise.

Toutefois, cette « Taylorisation » des pays en voie de développement arrive près d’un siècle après la « Taylorisation » des pays développés.

Le second principe est également respecté : il y a bien une séparation entre le travail de conception (pays qui délocalisent) et d’exécution (pays colonisés).

L’exécution n’étant plus rentable dans les pays développés du fait des mesures sociales, les entreprises ont cherché une main-d’½uvre spécialisée, qu’elles ont trouvé dans les pays en développement. Ceci peut-être rapproché de l’avantage comparatif de Ricardo.

c) Des mesures étatiques incitatives

Ces pays pratiquent également des politiques incitatives pour attirer les productions étrangères. Il s’agit généralement de tarification douanières privilégiées (en Thaïlande, on ne paie pas de droits de douane sur les importations si les marchandises sont exportées après transformation), des dispositions juridiques facilitant les transferts financiers - Au Maroc, par exemple - ou encore de fiscalités attractives (on ne paie pas d’impôt sur les bénéfices à Taiwan).

Notre intervenant nous confirme ceci, en particulier pour le Maroc où il travaille beaucoup. De plus, il ajoute que les gens qui vivent dans ces pays demandent à travailler dans les entreprises qui délocalisent.

d) La diminution des coûts de transport

Il est clair que les coûts de transport et de communication qui revitalisent les avantages trouvés dans les pays étrangers ont fortement baissé depuis la décennie 1980.

Coût du fret maritime : Baisse de 40 % entre 1985 et 1992

Coût du fret Aérien : Baisse de 30 % entre 1985 et 1993

Pour donner un exemple concret de la baisse du coût de communication : le prix de la communication France-Japon a été divisé par 2 en huit ans.

Durant l’entretien à ARMOR-LUX, nous posons la question suivante : Est-ce que vous vendez vos produits dans les pays où vous délocalisez ? (Dans le cas de pays pas trop pauvres). L’intervenant répond que non. Il nous explique que le transport ne constitue qu’une petite part du coût de production. Il poursuit en nous disant que quand on importe en grande quantité, les prix des produits baissent. Etant donné que dans les Pays en voie de développement la main d’½uvre est très bon marché, le coût du transport est largement comblé par les faibles prix des produits eux-mêmes.

De nombreux facteurs peuvent donc expliquer la progression de la délocalisation. Après avoir répondu à la question du pourquoi, on peut se demander où se font les délocalisations.

2. Les régions privilégiées par les entreprises qui délocalisent

Les délocalisations n’ont pas concerné seulement les pays européens, mais tous les grands marchés de consommation du monde à commencer par les Etats-Unis. Les pays à bas salaires (comme il est expliqué dans la partie précédente) ont organisé leurs économies dans ce sens, pour attirer importateurs et investisseurs étrangers : politiques, industrielles et commerciales orientées systématiquement vers l’exportation, multiplication des zones franches défiscalisées, etc....

Les pays d’Asie ont été les premiers à saisir ces opportunités, mais il en a été de même au Mexique (« maquiladoras ») et, dans une moindre mesure, en Amérique du Sud. Certains pays méditerranéens (la Tunisie, Le Maroc, la Jordanie, la Turquie) ont développé leurs offres à partir des années 70. Même l’Afrique subsaharienne a tenté, mais sans guère de succès, à l’exception de l’Ile Maurice, d’attirer des délocalisations. Les pays de l’Europe de l’Est, depuis 1989, apparaissent aujourd’hui comme de nouvelles cibles de la délocalisation

L’attractivité des PECO

Un nouvel indicateur est apparu dans le rapport 2001 de la Cnuned sur les investissements directs IDE : Indice des entrées d’IDE (Investissements direct à l’étranger). Alors que la plupart des classements mondiaux d’attractivité ou de compétitivité des pays sont assez normatifs, l’IDE est un indice des performances observées ex-post. Il compare tout simplement la part d’un pays dans les IDE mondiaux par rapport au poids de PIB, de sa production active et de ses exportations. L’indice est plus grand que 1, si la moyenne de trois rations dépasse la normale observée à l’échelle mondiale.

La décennie d’essor des 10 PECO comme zone émergente se lit bien dans l’évolution de cet indice. Proche de 0 sur la période 1988-1990, il est passé à plus de 1.2 en moyenne sur la période 1998-2001, soit 20 % de plus que son poids économique mondial. Dans le même temps, celui de l’ensemble des pays en voie de développement ne progressait que légèrement, de 0.6 à 0.7, même pour la Chine (de 0.8 à 0.9). Certains pays ont fortement baissé, comme la Turquie ou la Malaisie, respectivement de 0.5 à 0.1 et de 2.6 à 1. L’indice des pays de l’Euromed (Afrique du Nord, Israël et Egypte) est pour sa part resté stable autour de 0.6. Les PECO n’émergent donc pas en substitution aux pays méditerranéens, mais l’écart de un à deux est révélateur d’une différence essentielle d’intégration à l’espace européen.

Au sein des PECO, quatre groupes peuvent être repérés :

- Deux économies, Hongrie et Slovénie, en phase de convergence vers des niveaux d’investissements étrangers de maturité , comme il semble que ce soit le cas pour l’Espagne et le Portugal qui ont aujourd’hui un IEIDE de 1.6 à 0.8 respectivement. L’enjeu pour ces deux pays d’Europe centrale est de savoir s’ils en resteront là ou s’ils rejoindront la trajectoire des petites économies européennes très spécialisées comme la Finlande (3.7) ou la Suède (8.5). Précisons ici que les statistiques d’IDE de la Slovénie ne prennent pas en compte les réinvestissements sur place et expliquent un indice officiellement très bas.

- Deux économies très actives en dynamique, la Tchéquie et l’Estonie, qui ont attiré sur la dernière période deux fois plus d’IDE que leur poids dans le monde (IEIDE = 2). Par comparaison, l’Espagne avait un indice de 4.2 en 1988-1990 et le Portugal de 2.9 juste après leur adhésion à l’Union Européenne.

Du reste, Malte s’inscrit dans ce processus de rattrapage rapide avec un indice record de 5. On peut en déduire que les flux d’IDE vers les PECO les plus attractifs devraient pouvoir augmenter encore significativement dans les années à venir.

- Un groupe constitué de la Pologne, la Bulgarie, la Lettonie et la Lituanie qui se positionne autour de la moyenne PECO (1.2), c’est-à-dire au dessus de leur poids économique mondial, mais encore très en dessous des niveaux observés au moment de l’adhésion des pays du sud en 1986. On peut parler à ce titre de pays à très fort potentiel à court terme, si les conditions d’ouverture continuaient de s’améliorer dans ces pays.

- Un dernier groupe de pays en dessous de leur potentiel normal (IEDE = 1) avec deux types de trajectoires : en phase de décollages, comme la Slovaquie (IEDE = 1), ou loin de leur potentiel de rattrapage comme la Roumanie (0.8).

Mais la force du mouvement d’intégration européenne apparaît dans ce seul dernier chiffre : le plus médiocre des PECO a un IEIDE supérieur à celui du Mexique (0.7) et équivalent à celui de la Chine en 1988-1990, c’est-à-dire lors de la grande phase de décollage de cette économie. En contrepoint de cette vision optimiste, le faible indice de la Grèce (0.3), que l’on retrouve à Chypre, est inférieur au niveau de l’Egypte. Rien ne permet d’écarter dans la région des scénarios de ce type.

La nouvelle dimension de la délocalisation à l’heure de l’ouverture européenne... (2004)

A l’approche de l’ouverture à l’est de l’Union Européenne la tendance des industriels allemands à délocaliser vers ces pays qui constituent traditionnellement un hinterland s’accroît. C’est ainsi que les patrons allemands menacent l’Etat allemand et les salariés de délocaliser vers les pays d’Europe centrale où le coût du travail serait en moyenne 5 fois moins élevé. Mais fait nouveau, ces délocalisations sont promises massives et concerneraient aussi les emplois les plus qualifiés. Même si d’autres déterminants doivent être pris en compte lors d’une délocalisation comme la productivité, la qualification, la qualité des infrastructures, il est évident que l’entrée dans l’Union Européenne de ces pays à bas salaire et à niveau de qualification est une véritable aubaine pour le patronat allemand. C’est ainsi que l’entreprise Braun - de 4000 salariés - est passée de 36 à 39 h de travail sans compensation de salaire, pour éviter la délocalisation de l’activité. La fédération de l’industrie allemande invoque le maintient de la compétitivité pour justifier les efforts de flexibilité et l’allongement de la durée de travail sans compensation salariale demandés aux travailleurs. La polémique fait aussi rage depuis que le syndicat allemand IG Metall a accusé Siemens de vouloir délocaliser notamment en Hongrie plus de 10 000 postes sur les 167 000 postes en Allemagne. Le groupe dément l’ampleur de la délocalisation mais pourrait délocaliser des activités à forte valeur ajoutée comme la conception de logiciels. Selon une étude de l’Institut Osteuropa, plus de 35 000 emplois seraient crées en Europe centrale plutôt qu’en Allemagne pour des raisons de coût car selon Eurostat la productivité du travail y est aussi très faible alors que le coin fiscal total est identique en pourcentage avec le coin fiscal français.

Un enjeu de politique économique

Devant l’ampleur prise par les délocalisations dans une économie mondialisée, la délocalisation devient un enjeu majeur de politique économique. Ainsi Nicolas Sarkozy, veut mette en place un système d’aides pour les entreprises qui ne délocalisent pas. Aux Etats-Unis, c’est une solution plus radicale qui a été adoptée. En effet, une loi a été votée fin janvier interdisant au service public de traiter avec des prestataires qui délocalisent. L’administration ne peut donc plus confier l’exécution de projets commandés par le gouvernement à un entreprise américaine qui sous traiterait cette tâche à l’étranger. Depuis, plus de 80 projets de loi anti-délocalisation ont été présentés dans 30 Etats américains, sur fond de campagne électorale, de léthargie du marché du travail et de la menace d’une désindustrialisation des Etats-Unis.

Face à la vague anti-délocalisation, les industriels américains et certains économistes ventent le cercle vertueux de la délocalisation qui réalloue les ressources vers les emplois les plus productifs, permet de maintenir la compétitivité des multinationales qui avec le profit dégagé peuvent embaucher de nouveau aux Etats-Unis et investir, les ménages consommeront plus car ils bénéficieront de la baisse du prix des produits dont la production se fait à l’étranger. Il y a donc rationalisation de l’appareil de production et stimulation de la demande. A cela on peut rétorquer que dans l’immédiat la délocalisation se traduit par une hausse du chômage et donc une baisse de la consommation, par une relative désindustrialisation et que le prix des produits ne baisse pas forcément étant donné les coûts cachés de la délocalisation et le comportement de marge des multinationales qui préfèrent distribuer le profit aux actionnaires que l’investir. Sur le long terme cela entraîne aussi une dépendance vis-à-vis d’économies peu stables.

La délocalisation ne se fait pas seulement pour abaisser les coûts de production mais aussi pour conquérir un nouveau marché - comme c’est le cas en Chine qui combine ces deux aspects. L’Inde est à l’heure actuelle le pays le plus attractif en matière de délocalisation.

Du côté d’ARMOR LUX, les destinations sont plutôt variées. Mais elles se concentrent principalement en Afrique du Nord, plus particulièrement au Maroc. Le Maroc pour sa proximité : un coût et une attente beaucoup moindre du point de vue du transport. Mais pour les commandes qui ne sont pas urgentes, l’Asie et son coût de main-d’½uvre infime sont préférés au Maroc pour les raisons citées précédemment.

Le Maroc est la principale destination de délocalisation et de sous-traitance d’ARMOR-LUX

Nous venons de voir pourquoi et où se font les délocalisations. Il nous reste à savoir qui délocalise ?

3. Typologie des entreprises qui délocalisent

Les entreprises qui délocalisent sont bien évidemment issues de pays développés.

Dans la mesure où les frais fixes d’une telle démarche (recherche d’un site étranger, d’un partenaire ou d’un fournisseur local, mise en place de systèmes de communication, investissements nécessaires, etc....) sont importants, cette technique pour baisser les coûts de production est utilisé par des moyennes ou grandes entreprises (de plus de 150 salariés environ) et concerne d’assez grosses séries de production.

Un exemple concret d’une firme multinationale : NIKE

Nike est une grande firme transnationale qui illustre parfaitement le phénomène de la délocalisation chez les multinationales. Nike est un grand producteur d’article de sport de toutes sortes (chaussures, vêtements, ballons, etc.).Elle délocalise sa production dans les pays en voie de développement pour les raisons que nous avons précédemment évoquées (voir1).Nike constitue l’une des plus grandes firme multinationale du monde .Son profil parle de lui même .En effet, avec un chiffre d’affaire de 8,78 milliards de dollars US et un bénéfice de 0,45 milliard de dollars US en 1998, Nike se place au premier rang de l’industrie sportswear. De plus ces chiffres continuent à augmenter, ainsi en 2000 le chiffre d’affaire s’élevait à 9 milliard dollar US et le bénéfice à 0.58 milliard de dollar US. D’un point de vue financier aucun doute : Nike est une des plus grandes multinationales du monde avec des parts impressionnantes du marché textile.

Mais a quelles sont les stratégies de cette entreprise ? A quel prix est-elle parvenu à ce niveau ?

Au delà des profits et de l’aspect financier, Nike possède des employés dans le monde entier et plus particulièrement en Asie (99% de sa production). C’est le grand le grand facteur de la puissance de Nike. Ces employés étaient au nombre de 22 700 en 2002. Nike, comme beaucoup de grandes entreprises, a élaboré une forte stratégie territoriale de délocalisation.

Mais cette stratégie très poussée s’est parfois soldée par des abus.

Le BIT fixe des règles pour les conditions de travail qui doivent être impérativement respectées. Mais des violations de ces règles se sont observées dans le temps. En effet Nike, comme grand nombre de FTN, est accusé non sans raison d’exploiter la main-d’½uvre du tiers monde. Cette exploitation explique la faible part de la main-d’½uvre dans les coûts de fabrication (moins de 1% du prix de vente d’une chaussure en 1998).

Ces violations des règles du BIT et des conditions de travail sont évidemment dénoncées. Ainsi, aux Philippines par exemple, il a été découvert que des employés effectuaient plus de 60 heures hebdomadaire (on est bien loin de la loi Aubry et des 35 heures !).

Un autre exemple, qui fit beaucoup de bruit en 1996 : le travail des enfants. Les enfants étaient exploités en particulier pour la fabrication de ballons de football. Des réactions de toutes sortes se sont organisées à l’époque (justice, publicité, boycott, etc.)

Nike est donc une parfaite illustration du phénomène en augmentation constante de la délocalisation. C’est un exemple concret d’une entreprise qui délocalise pour gardes ou gagner sa compétitivité.

Un exemple et une confrontation dans deux pays développés : des stratégies différents en Allemagne et en France

Les firmes allemandes de l’habillement ne disposant pas d’avantages comparatifs en terme de disponibilité en main-d’½uvre ont entamé leur processus de délocalisation dès la fin des années 1950 dans les pays d’Europe de l’Est et les pays en développement. Mettant en ½uvre une coopération étroite avec leurs sous-traitants en faisant suivre systématiquement la production délocalisée par les cadres allemands, elles ont pu concilier délocalisation et qualité de produit final.

Dans les années 1980, la délocalisation des firmes allemandes du textile (hors habillement) devient de plus en plus rare et s’effectue davantage pour des raisons de conquête de marchés dans les pays où il est possible d’automatiser la production.

C’est justement au cours de cette période que les firmes françaises accélèrent les opérations de délocalisation. Les modalités diffèrent selon la taille des groupes industriels, leur degré d’intégration verticale dans la filière textile en France (contrairement à l’Allemagne, les accords entre fabricants de textiles et ceux de l’habillement, entre ces derniers et les distributeurs les accords sont quasi inexistants) et l’insuffisance de la taille des entreprises de l’habillement face à une distribution concentrée jouent en faveur de la délocalisation. Il en résulte même un processus de délocalisation induit ou forcé de l’Aval vers l’Amont.

Il serait bien faux de croire que les entreprises de luxe ne se tournent pas vers la délocalisation ou la sous-traitance. Bien au contraire, leurs produits semblent particulièrement adaptés, car les marchés haut de gamme sont encore organisés selon un rythme très lent de deux grandes collections par an. Ces produits « haut de gamme » qui nécessitent pour leur élaboration une importante main-d’½uvre, chère en Europe, sont particulièrement adaptés à la délocalisation ou à la sous-traitance.

Au sujet d’ARMOR-LUX, on peut résumer son activité en disant que c’est l’exemple type de l’entreprise qui délocalise pour accroître son bénéfice et pour rester compétitive, mais avec la particularité de jouer sur son image de marque pour les produits fabriqués en Bretagne, tout en distribuant ses produits issus de la délocalisation dans les grandes surfaces.

4. Impact et réglementation sur l’emploi dans les pays développés

a) Impact

La délocalisation a des conséquences négatives incontestables sur l’emploi dans les pays développés qui délocalisant au sens strict. En effet, on a constaté ces dernières années des licenciements massifs dans les secteurs d’activité à fort taux de main-d’oeuvre, comme le textile, les jouets ou certains services.

Les effets de la mondialisation et de la délocalisation sur l’emploi sont toutefois difficiles à estimer, sauf dans les cas de délocalisation au sens strict. A cet égard, nous disposons, via une enquête auprès des syndicats, de données sur les licenciements collectifs pouvant être liés à des délocalisations au sens strict.

En Belgique : Pendant la période 1990-1995, 17279 travailleurs auraient été concernés par la délocalisation, c’est-à-dire 19 % des travailleurs frappés par les licenciements collectifs. Annuellement, les chiffres fluctuent entre 2000 et 39 000 travailleurs.

Le cas de la Belgique est très représentatif du phénomène délocalisation. En effet, même si les proportions sont diminuées à cause de la taille du pays, les mêmes conséquences sur l’emploi sont observables sur les pays qui délocalisent en général.

Les ouvrières sacrifiées de Levi Strauss

Le 12 mars 1999, la dernière usine française de confection de jeans, située à la Bassée près de Lens, de l’entreprise transnationale Levi Strauss a fermé. Cette fermeture a entraîné 541 licenciements dont 86% concernant des femmes. Dans ce schéma, les réponses gouvernementales ont montré leurs limites. Elles n’ont en rien réglé le sort des salariés, souvent exclus de toute reconversion.

Si Levi’s a échappé à ses responsabilités, elle a aussi appliqué sa stratégie en toute opacité.

Dans un communiquédu29septembre1998,l’entrepriseparlede« surcapacités ». En réalité, elle change radicalement de stratégie pour suivre celle de ses principaux concurrents : concentration sur le marketing et abandon de la production en propre ; utilisation de la main-d’½uvre bon marché des pays en voie de développement par la sous-traitance délocalisée. Mais Levi Strauss tient à son image. En novembre 1997, M. Hass n’avait-il pas reçu de l’organisation des Nations Unies (ONU) un prix pour l’amélioration des conditions de travail de ses employés ?

Donc la firme dément. « Notre décision est de fermer une usine, pas de délocaliser. Nous avons une seule implantation, en, Turquie, créée en 1998, et nous n’avons plus rien ouvert depuis », déclare M. Carl Von Buskirk, président de Lévis Europe, Proche-Orient et Afrique. Huit mois passent et, le 3 juin 1999, la multinationale se contredit dans un communiqué repris par la presse turque : « Les restructuration de Levi Strauss Etats-Unis ont profité à la Turquie. La Turquie a pris une part importante des investissements que Levi’s a fait glisser chez les producteurs extérieurs. Le projet de l’usine Denimko a été réalisé en avril 1997, l’objectif est une production de 3,7 millions de pièces en l’an 2000. Les pantalons produits sont envoyés en France en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en Belgique, en Hollande et au Luxembourg. »

Le sort des ouvrière françaises ne doit donc rien au hasard : elles ont été les sacrifiées de la réorganisation mondiale du travail. Si Levi Strauss s’est comporté ainsi, c’est aussi que le rapport ne l’a guère gêné. Les médias citent fréquemment l’exemple de Renault-Vilvoorde pour prouver les bons résultats des plans sociaux. Mais celui de Vilvoorde est précisément atypique : ce fut un rapport de forces hors du commun ayant peu de chances de se représenter, addition de coopération transfrontalière des dirigeants syndicaux, l’indignation politique et de forte médiatisation.

On constate a travers cet exemple, d’une part que les entreprises sont très attentives à leur image quand elles délocalisent, d’autre part les impacts négatifs qu’a la délocalisation sur les emplois.

b) réglementations

Après maintes recherches nous sommes parvenu au résultat suivant, c’est à dire pratiquement rien. Les mesures concernant la régulation du phénomène de la délocalisation pour les entreprises sont pratiquement inexistantes. Certes il existe des mesures de lutte contre l’évasion de capitaux (sortie de capitaux vers l’étranger ayant pour but d’échapper à des mesures fiscales, douanière, etc....) mais elles ne s’appliquent qu’indirectement au phénomène de la délocalisation. Les mesures directes de régulation de délocalisation sont donc inexistantes ou du moins introuvables.

En tous les cas la fiscalité et les charges sociales trop pesantes des pays développés ne sont qu’un simple prétexte que prennent les entreprises quand elles délocalisent leurs activités. Ils est bien évident que la recherche du profit maximum et des coût salariaux les plus faibles possible sont les principales motivations et que la fiscalité n’est qu’une infime partie de ce qui pourrait motiver une entreprise à délocaliser. La preuve étant que la majorité des délocalisations se font entre pays riches. Des mesures sur les impôts ne seraient donc pas une barrière efficace contre la délocalisation. En tous cas les emplois des pays concernés ne sont en rien protégés. Est ce que l’État a les moyens d’agir sur les multinationales ? Cela pose problème car elles échappent au contrôle de l’État.

On se rend bien compte ici de l’impuissance flagrante de l’Etat face aux stratégies des grandes multinationales. N’est-il pas inquiétant d’observer en toute impuissance le pouvoir démesuré que prennent les entreprises ? L’Etat n’aurait-il pas intérêt à réagir en appliquant enfin les lois tant attendues ? En outre l’injustice que créée le type de stratégie de Levi Strauss ne doivent-elles pas inciter les autorités en vigueur à enfin agir ?

On se rend bien compte grâce a ce graphique que même si un pays développé comme la France délocalise ses activités, elle accueille aussi un grand nombre d’entreprises. Cette interprétation est valable pour tous les pays riches. C’est d’ailleurs les délocalisations de pays industrialisé à pays industrialisé qui constitue la grande majorité de ce phénomène.

Pour terminer cette partie, on peut dire que la délocalisation est un phénomène complexe et en constante extension. Ce phénomène est aussi intimement lié à la mondialisation. De nombreux facteurs incitent les entreprises des pays développés à délocaliser dans les pays en voie de développement où la main-d’oeuvre est bon marché. Toutefois la grande majorité des délocalisations se fait entre pays riches comme nous le montre bien la carte des IDE. Mais quelles sont les conséquences de la délocalisation sur les pays qui accueillent les entreprises ? Y a-t-il un quelconque lien entre les anciennes colonies et les pays ou les entreprises délocalisent leurs activités ?