La Turquie , l’Europe et l’Union

Mercredi 29 septembre 2004, par André Larané // La Turquie, bientôt dans l’Europe ?

Décembre 2002

Un Conseil européen traite à Copenhague, à la mi-décembre, de la candidature de la Turquie à l’Union européenne.

À quelques semaines de cette échéance, Valéry Giscard d’Estaing, président de la Convention sur l’avenir de l’Europe, a lancé un pavé dans la mare en déclarant que l’adhésion de la Turquie signerait « la fin de l’Union ».

Son opinion est partagée par des personnalités éminentes de tous les camps, y compris Hubert Védrine, ex-ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Lionel Jospin.

Pourtant, elle a soulevé dans toute l’Europe et bien sûr en Turquie un déluge de critiques de la part des gouvernants et des chroniqueurs politiques.

C’est que la candidature de la Turquie remonte à près de quarante ans et n’a jamais été repoussée officiellement.

L’avertissement de Valéry Giscard d’Estaing met en lumière un gâchis auquel l’ancien président de la République a d’ailleurs sa part de responsabilité en n’ayant pas clarifié les relations de l’Europe avec la Turquie quand il était au pouvoir.

Le débat survient juste après des élections législatives qui ont consacré en Turquie le triomphe d’un parti islamiste et populiste, l’AKP de Recep Erdogan.

Les partisans de l’entrée de la Turquie dans l’Europe développent trois types d’arguments en sa faveur :

- en refusant la Turquie en son sein, l’Europe se présente comme un « club chrétien » fermé au reste du monde.

- l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est une excellente manière de consolider son ancrage démocratique et de la détourner des aventures militaires,

- la Turquie est depuis longtemps déjà partie prenante des institutions européennes ou occidentales (OTAN, Conseil de l’Europe, OCDE),

Club chrétien ou club laïque ?

Il est clair que l’Europe tire du christianisme l’essentiel de son identité, de sa culture et de son rayonnement.

Le message de Saint Paul (« Il n’y a plus d’homme libre ni d’esclave, plus d’homme ni de femme,... ») s’est lentement diffusé en Occident jusqu’à être laïcisé par la Révolution française dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (« Article 1 : tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits,... ») (*).

Aujourd’hui, tous les pays de l’Union européenne sont attachés à la laïcité et à la séparation des affaires religieuses et politiques (Grèce exceptée ?).

La laïcité est une invention occidentale qui remonte à près d’un millénaire et s’est imposée en Europe au XIXe siècle.

Elle permet en particulier aux musulmans d’Europe occidentale de jouir d’une tranquillité sans égale dans le monde islamique.

L’Union a-t-elle donc besoin d’accueillir la Turquie en son sein pour prouver sa neutralité religieuse ?

Faut-il qu’elle s’élargisse aussi à l’Extrême-Orient et à l’Afrique noire pour démontrer qu’elle n’est pas un « club blanc » ?

Faut-il qu’à la différence de toutes les nations de la Terre, elle fasse abstraction de son identité et de son Histoire ?

Faut-il qu’elle devienne une ONU en réduction, limitée aux nations démocratiques ou jugées telles ?

La Turquie entre laïcité et islamisme

À la différence des États de la rive ouest du Bosphore qui n’ont qu’un port d’attache : l’Europe, la Turquie moderne s’offre le luxe de trois destins possibles : l’islam, le monde turcophone, l’Europe.

D’empire cosmopolite, la Turquie s’est transformée au début du XXe siècle en un pays presque exclusivement musulman suite au massacre des Arméniens et à l’expulsion des Grecs (premier nettoyage ethnique de l’époque moderne).

De jeunes officiers ont tenté un bref moment de réunir dans un seul État tous les peuples turcophones d’Asie centrale (Azéris, Turkmènes, Kazakhs, Ouzbeks,...).

Mais après la Première Guerre mondiale, un homme d’exception, Moustafa Kémal, a imposé un autre choix.

Général victorieux, fort du soutien indéfectible de l’armée, il a ancré la Turquie à l’Occident.

Moustafa Kémal a déposé le sultan, aboli le califat, fonction religieuse suprême de l’islam, et institué une République résolument laïque, façon occidentale. Il a interdit la polygamie, introduit l’alphabet latin et même interdit le port du fez (coiffure traditionnelle des Turcs).

Venant d’un héros, cette occidentalisation à la hussarde a été acceptée par le peuple et bien sûr par la bourgeoisie éclairée d’Istamboul, la ville la plus européenne du pays.

Elle s’est poursuivie sous le contrôle vigilant de l’armée après la mort de Moustafa Kémal, ou Kémal « Atatürk » (le Père des Turcs).

Elle a même inspiré des leaders progressistes comme Habib Bourguiba, fondateur de la Tunisie moderne, Gamal Abdel Nasser, héros égyptien, ainsi que le chah d’Iran, avant qu’il ne soit renversé par les militants de l’imam Khomeiny.

Le « kémalisme » et la laïcité n’ont jamais été remis en cause aussi longtemps que le modèle occidental, sous ses formes libérale ou communiste, a paru la seule voie acceptable aux populations déshéritées du tiers monde.

Mais depuis la fin des années 1970, le vent tourne et le modèle occidental ne fait plus recette dans le monde musulman. En Turquie même, il ne séduit plus que la bourgeoisie d’Istamboul et les officiers kémalistes. D’ailleurs, l’armée a dû plusieurs fois intervenir pour remettre en selle les disciples de Moustafa Kémal.

Le renouveau religieux dont témoignent le retour du voile et bien sûr le vote islamiste permet de douter de la pérennité du « kémalisme » et des principes laïcs. Soulignons qu’en Turquie, comme dans les autres pays musulmans, la liberté religieuse ne va pas jusqu’à autoriser un musulman à répudier officiellement sa religion (*).

Ne nous y trompons pas. Le parti islamiste qui a remporté les dernières élections législatives en Turquie affiche une conduite « modérée » pour la bonne raison que l’armée n’en autorise pas d’autre pour l’instant.

Si les paysans d’Anatolie, au cœur du pays, ont massivement voté pour l’AKP, ce n’est pas en raison de sa « modération » mais parce que c’était le moins laïc des grands partis qui se présentaient à eux.

Certes, la promesse d’une adhésion prochaine à l’Union européenne peut contribuer à renforcer en Turquie le camp des modérés et des « islamo-démocrates » (*).

Mais en contrepartie, le risque est grand que l’Europe n’hérite des conflits dans lesquels est embourbée la Turquie : revendications territoriales en Syrie, disputes avec l’Irak et la Syrie sur le partage des eaux du Tigre et de l’Euphrate, conflit entre Arménie et Azerbaidjan,... sans oublier la tentation d’une guerre préventive contre le Kurdistan autonome d’Irak.

Pour les diplomates et les militaires européens, il n’est pire cauchemar que de repousser les frontières de l’Union jusqu’au milieu du Kurdistan.

Accueillir la Turquie dans l’Union européenne reviendrait à installer celle-ci au cœur de l’une des zones les plus conflictuelles du monde, aux frontières de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran et du Caucase.

Est-il enfin dans la vocation de l’Union européenne de consommer ses atouts pour stabiliser un régime politique ?

Intégrer la Turquie à l’Europe pour simplement l’arrimer à la démocratie et lutter contre l’islamisme serait un singulier aveu de faiblesse.

Il donnerait à penser qu’un pays musulman ne peut se rallier aux valeurs modernes (droits de l’Homme, démocratie, égalité entre les sexes,...) qu’à la condition d’une intégration complète dans l’Union européenne !

On serait ainsi dans l’Europe ou contre elle ; à l’exclusion de toute alternative telle qu’une généreuse coopération économique.

L’intégration de la Turquie constituerait sans doute aussi une erreur de jugement vis-à-vis des peuples arabes du Moyen-Orient car ceux-ci cultivent de vifs ressentiments à l’égard des Turcs qui les ont opprimés pendant près d’un millénaire.

Européenne, la Turquie ?

Peuple nomade venu d’Asie centrale, les Turcs se sont immiscés dans l’Histoire européenne dès le XIVe siècle en traversant le détroit du Bosphore et conquérant la péninsule des Balkans, les Carpathes et une grande partie du bassin du Danube.

Jusqu’au XIXe siècle, les sultans ont colonisé ces régions de façon généralement brutale, les empêchant de s’associer au développement social, technique et culturel du reste de l’Europe.

En un demi-millénaire, les Ottomans n’ont pas réussi à convertir à l’islam plus d’un dixième de la population des Balkans, ce qui témoigne de la violence de leur domination et du rejet dont ils étaient l’objet.

Au milieu du XIXe siècle, le déclin des institutions ottomanes a permis de qualifier cet empire colonial d’« homme malade de l’Europe ».

Les sultans, conscients de leur faiblesse, échouèrent à acclimater chez eux les institutions qui faisaient la force de l’Occident (à la même époque, le vice-roi d’Égypte et les empereurs chinois n’eurent pas plus de succès et seul l’empereur du Japon sut relever le défi occidental).

Après la Première Guerre mondiale, la Turquie perdit la plupart de ses colonies, ne conservant sur la rive européenne du Bosphore qu’Istamboul et la Thrace orientale (moins d’un dixième de sa population totale).

Moustafa Kémal transféra la capitale d’Istamboul à Ankara, en Anatolie, au cœur de l’Asie mineure, pour renforcer l’identité turque du nouvel État.

Aujourd’hui, le sens commun situe la Turquie en Asie. Asiatiques sont de toute évidence les régions d’Anatolie, de Cappadoce, du Kurdistan, de Cilicie,...

Les organisations internationales comme l’ONU ne s’y trompent pas qui classent dans leurs statistiques et leurs rapports la Turquie en Asie Occidentale, avec l’Arabie, l’Irak, la Syrie ou encore Chypre...

Embrouilles orientales

La confusion sur la place de la Turquie (Orient ? Occident ? ) remonte à un demi-siècle, avec son entrée dans l’OTAN en 1952.

Les Occidentaux l’ont entraînée dans leur alliance militaire afin de mieux surveiller la frontière méridionale de l’URSS et son accès maritime à la Méditerranée.

Ensuite, au nom du même impératif stratégique (consolider le front occidental anti-soviétique), la Turquie a pris place au Conseil de l’Europe, un organisme sans consistance.

En 1963, enfin, elle a fait acte de candidature à la Communauté Économique Européenne, l’ancêtre de l’Union, sans que personne n’y trouve à redire.

En 1999, quand le Conseil européen a déclaré que « ce pays candidat a vocation à rejoindre l’Union européenne », la présidente du Parlement européen, Nicole Fontaine, s’est publiquement inquiétée que la bureaucratie engage l’Europe sans passer par un débat démocratique.

L’enjeu justifie un tel débat. Avec 70 millions d’habitants aujourd’hui et près d’une centaine au milieu du XXIe siècle, la Turquie pourrait devenir l’État le plus important de l’Union et donc le mieux représenté et le plus écouté.

Vaille que vaille, le débat est aujourd’hui sur la place publique.

Les opposants à l’entrée de la Turquie dans l’Union se recrutent chez les héritiers de la démocratie chrétienne (en France : François Bayrou,...). Ces « européistes » plaident pour une Europe politique robuste et unie par une conscience collective forte ; ils considèrent qu’un élargissement à la Turquie viderait de son sens la construction européenne.

Face à eux, on distingue trois courants politiques :

- en premier lieu les « libéraux », qui plaident pour une Union réduite à sa dimension économique ; ils se recrutent principalement au Royaume-Uni (en France : Alain Madelin, Alexandre Adler,...) ;

- en deuxième lieu les « pacifistes » (en France : Michel Rocard,...), qui s’inquiètent du danger islamiste et recommandent de le neutraliser en redoublant d’amabilité à l’égard des États musulmans ;

- en troisième lieu, certains « souverainistes » (en France : Charles Pasqua,...), qui soutiennent toutes les initiatives propres à affaiblir l’Europe politique.

À ces trois courants, que tout ou presque oppose, s’ajoute un allié de poids : le gouvernement des États-Unis.

Washington encourage avec constance les lobbies européens favorables à la Turquie pour trois motifs :

- éviter qu’émerge une Union européenne fortement intégrée qui porterait ombrage aux États-Unis,

- impliquer les Européens dans les affaires du Moyen-Orient et alléger d’autant le fardeau américain,

- détourner les Turcs des aventures terroristes (*).

Restent les « rêveurs » comme, en France, le socialiste Dominique Strauss-Kahn. Ils conviennent des inconvénients que présente l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne... Mais ils n’excluent pas que celle-ci se réalise dans plusieurs générations, à la faveur d’une réunification du monde méditerranéen comme au temps de l’empire romain !

Les Européens s’apprêtent donc à repousser une nouvelle fois aux calendes... turques (fin 2004) les négociations sur la candidature d’Ankara, avec l’espoir sous-jacent qu’il sera impossible de réunir une majorité qualifiée sur son admission du fait des nouveaux venus (Pologne, Slovaquie, Lituanie,...).

Le refus persistant de clarifier le débat indispose autant les citoyens turcs que les citoyens européens ; les premiers en les empêchant de se représenter leur avenir (à l’intérieur de l’Europe, à ses côtés... ou contre elle) ; les seconds en les maintenant dans le flou quant à la définition de l’identité et du projet européens.

L’absence de clarification laisse le champ libre aux groupes de pression qui, des deux côtés de l’Atlantique, veulent saborder l’intégration européenne.

Quant aux « européistes », ils se sont privés du principal argument qui leur eût permis d’écarter avec ménagement la Turquie : la géographie.

En effet, en avalisant la candidature de Chypre en plus de Malte et de huit États d’Europe continentale, Bruxelles a oublié ou feint d’oublier que l’île d’Aphrodite n’est européenne ni par la géographie ni par l’Histoire.

Chypre, située à 85 km de la Syrie et à 400 km des îles les plus orientales de la Grèce, appartient indubitablement au Proche-Orient.

Son Histoire s’apparente à celle des États francs de Palestine issus des Croisades.

Longtemps colonie (*) de Venise, elle est passée sous le joug turc il y a quatre siècles.

Aujourd’hui, divisée entre ses deux communautés hellénophone et turcophone, elle accueille à bras ouverts les capitaux des potentats orientaux ou russes.

L’argument de la culture est fallacieux : si l’on justifie l’entrée de Chypre dans l’Union européenne par le fait que la majorité de sa population est apparentée à la Grèce, il faut dans ce cas se préparer à accueillir aussi le Costa-Rica (hispanique), la Nouvelle-Zélande (britannique), voire l’Argentine (latine) ou le Québec (français) !...

Les Turcs auront beau jeu de faire valoir qu’ils n’ont pas moins de droits que les Chypriotes à devenir Européens.

Valéry Giscard d’Estaing et la Convention sur l’avenir de l’Europe devront témoigner d’une grande habileté pour dénouer ces contradictions (*).

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2 Messages de forum

  • La Turquie , l’Europe et l’Union 29 août 2006 11:41, par ROBINET MAKRIDOU Cleopâtre

    Bonjour
    Pour votre information si Chypre est peut être plus loin que les autres iles greques de la Grèce elle n’ est pas moins grecque par son Histoire ! Si on suit votre raisonnement ni la Grète ni la Dodecanèse ne devraient être grecques aujourd hui ( la Crète a réussi son rattachement avec la Grèce ( mère patrie)que début du vingtième siècle)aprés de luttes acharnées contre les ottomans(et avant contre les les Venitiens, et les Francs) la Dodécanese a rejoint la Grèce qu’ en 1947 car appartenaient à l’ Italie...Les Chypriotes ont exprimé trés tôt leur envie à s’ unir à la Grèce, pour mémoire la revolte des Chypriotes sous la direction de l’ eglise et de l’ Archéveché en 1931 qui a été épeinglé dans le sang ....la lutte armée contre les Anglais entre 1955-1959 sous lea direction de Mgr Makarios....
    Mais pour vous qui connaissez rien sur l’ histoire chypriote je rappelle que la révolution Chypriote contre l’ empire ottoman a été declenché au même moment que que la révolution grecque : 9 juillet 1821 pour les Chypriotes 25 mars 1821 pour les Grecques autant dire que la révolution chypriote n’ était qu’ une composante de celle de la Grèce , de l’ Hellenisme en général. Et je ne pense pas que les Grecs de 1921 avaient plus conscience de leur Hellenicité que les Chypriotes. N’ oubliez pas que la révolution Grecque a demarré dans les iles (Idra, Spestes, Psara ...)
    Plus récement les Chypriotes ont déclenché entre 1955 1959 une querrilla contre le colonisateur Anglais pour le rattachement avec la mère patrie (Grèce) ! Mais ils n’ ont pas eu ce pour lequel ils se sont battus : les puissances ont décidé autrement..
    Cherchil à la deuxième guerre mondiale a promis Chypre à la Grèce mais "les promesses n’ engagent que ceux qui les ecoutent.."

    Bref Affirmez que Chypre n’ est pas grecque par son histoire c’ est de dire que la Grèce n’ est pas Grecque ! Affirmez que Chypre n’ est pas européenne par son histoire c’ est dire que la Grèce ( berceau de l’ europe) n’ est pas européenne !
    cordialement

    Cléopatre Robinet
    14 rue E Biscara
    45 Orléans
    02 38 49 91 49
    ROBINETCleopatre@noos.fr

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  • La Turquie , l’Europe et l’Union 10 mars 2008 10:15, par COLPIN Didier

    EUROPE ET TURQUIE

    - Le « Non » au Traité constitutionnelle est encore dans toutes les mémoires. Mais est-ce pour autant l’ « Europe » qui a été ainsi rejetée ? Non, tout le monde en convient ! L’a été une certaine vision, compréhension, conception de l’Europe. Le fameux « sens des mots », trop souvent source d’incompréhension, de confusion …
    Et au sein des causes de ce rejet figurent en bonne place la Turquie !

    - Alors, ce pays, européen ou pas ?

    - Remarquons que répondre par la positive, reviendrait à admettre que l’Iran et l’Irak ont une frontière commune avec le vieux continent... Tout de même estomaquant…

    - Décortiquons, autant que faire ce peux en quelques lignes obligatoirement réductrices. Certains mettront en avant le fait que la Turquie est laïque, et que son alphabet est le latin ! Pourquoi donc ne pas l’accepter ?

    - Notons d’abord que cette position indique que les frontières (ou leurs absences) ne sont pas que géographiques, elles peuvent également être culturelles.

    - Commençons par les géographiques.
    La formule de Gaule est connue : l’Europe s’étend de l’Oural à l’atlantique et s’arrête au Bosphore. Cohérent. Mais, en rapport avec notre question, il y a un « hic »… La Turquie se jette sur des deux rives du Bosphore, et les puissances victorieuses du premier conflit mondial qui ont redessinée, avec un trait de plume parfois malheureux, les frontières ont validé cet existant. Aussi, de quel côté faire pencher la balance ? Et si l’ont prenait tout simplement comme unité de mesure le km2 ? Où en trouvent-on le plus ? En Europe ou en Asie ?
    Evident, non…

    - Frontières culturelles.
    Comme « nous », n’est-elle pas laïque, et si l’écriture est un des éléments constituant la culture d’un peuple, comment ne pas mettre en avant son alphabet, latin comme celui que « nous » utilisons ? Effectivement…
    Mais tout cela n’est que greffon au devenir incertain… Un risque réel de rejet par la souche existe…
    - Osons aborder à présent un sujet tabou, un sujet qui fâche, l’origine chrétienne de l’Europe, de ses valeurs, de sa culture ! Pourtant, est-ce plus choquant que de souligner le poids de l’Islam dans la culture des pays arabes ?
    - A la façon d’une plaque photographique classique qui renvoi une image inversée, la laïcité turque est l’inverse de la notre (occultons le fait que la laïcité française n’est pas la laïcité anglaise etc.…) : L’histoire européenne du XX siècle ne manque pas d’exemples -pensons à l’Espagne de Franco- ou un pouvoir « fort » utilise la puissance de l’armée pour imposer une idéologie religieuse au mépris de la laïcité, alors qu’en Turquie, à partir des années 20, le pouvoir a utilisé la force de l’armée pour imposer la laïcité, au mépris de l’idéologie religieuse dominante… D’ailleurs le mot « laïque » est inconnu du vocabulaire arabe et le terme turc utilisé est emprunté au vocabulaire occidental… Car au delà du mot, le concept même véhiculé par « laïcité » est extérieur à l’Islam radical où le rejet de la foi (islamique) ne peut conduire l’ « apostat » qu’à la mort physique ordonnée par un corps social qui en agissant ainsi se purifie… En français cela s’appelle un meurtre, un assassinat, tout comme le sont tout également les « crimes d’honneur », coutumiers en Turquie…
    - Revenons en France. La sérénité et le recul que donne l’écoulement du temps, permet de dire que, paradoxalement, et au-delà des déchirements consécutifs à la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et à l’opposition des « culs bénis » et des « bouffeurs de curés », la laïcité est aussi fille de la célèbre parole christique « Rendez les choses de César à César et les choses de Dieu à Dieu »… Dans la même veine, pourquoi les « Droits de l’homme » peinent-ils tant à s’imposer et à prospérer en pays musulmans ? Car ils ont été conceptualisés sur le terreau fertile des valeurs chrétiennes, de l’humanisme chrétien, pour devenir l’expression d’un christianisme déchristianisé, d’une foi chrétienne désacralisée, laïcisée…
    - Ouvrons une parenthèse. Ne confondons pas tolérance et laïcité.
    Nous parlions à l’instant de « bouffeurs de curé », terme né à une époque ou le paysage religieux français métropolitain était majoritairement occupé par le catholicisme. Aujourd’hui existe toujours des « Talibans de la laïcité » qui prônent l’athéisme comme Vérité révélée et rêvent de marginaliser les citoyens qui ont pour défaut d’être croyants et de le dire !
    Espagne mauresque : L’arrivée des arabes en Espagne au VIII° siècle mit fin à la persécution dont les Juifs étaient victimes de la part des Wisigoths qui avaient abandonnés l’arianisme pour le catholicisme. Et pendant de nombreux siècles sous domination musulmane, l’Espagne a été une terre de paix et de tolérance pour les trois religions monothéistes ! Comme quoi, Islam n’est pas toujours synonyme de fanatisme et d’intolérance…
    - Fermons la parenthèse.
    - Quand-à l’alphabet latin, il est entré en Turquie à la même époque que la laïcité et lui aussi au forceps, l’Empire ottoman utilisant l’alphabet arabe, c’est-à-dire il y a moins d’un siècle. Alors que « chez nous », déjà avant les premiers écrits en « français » du XV° siècle, les lettrés qu’étaient les clercs, écrivaient évidement et depuis « toujours » en latin ! (l’alphabet grec et l’alphabet latin sont « frères » comme l’est l’alphabet hébreu avec l’alphabet arabe).

    - Aussi, tant pour des raisons géographiques que culturelles, il me semble difficile de prétende que la Turquie puisse avoir vocation à intégrer l’Europe ou la communauté européenne, notions qui sont différentes (La Suisse appartient à la première mais pas à la seconde). Et, pour prétendre le contraire, que l’on ne mette pas en avant un quelconque partenariat économique ! L’Europe peut commercer si elle le souhaite avec l’Afrique du sud sans pour autant que ce pays entre dans l’Europe ! Identique pour la Turquie !

    - Prétendrais-je que ce rejet affirmé, que cette position est vérité, réalité objective ? Non...

    - Pour prendre conscience de la relativité des certitudes, également des certitudes géographiques, transportons-nous au temps de Rome.

    - Si l’Empire romain prétendait à l’universalité, dans les faits, des frontières se sont imposées :
    Au nord, l’Ecosse (le mur d’Hadrien).
    A l’ouest, évidement l’atlantique.
    Au nord/est le Rhin et le Danube.
    Au sud l’Afrique noire (les pays de Maghreb étaient partie intégrante de l’Empire -neutralisons Carthage-)
    Au sud/est le Tigre et l’Euphrate.
    Cela pour souligner que si la géographie peut dire ce qu’est l’Europe, cette définition ne vaut que pour « aujourd’hui » (au sens de l’Histoire).
    Si nous demandions à nos contemporains européens où se trouve le centre géographique de l’Europe, qui citerait la capitale de l’Italie ? Personne !
    Mais l’Empire s’est construit autour de la Méditerranée avec en son centre cette ville, Rome, elle même située sur cette péninsule, cet appendice pénétrant ce « centre du monde » qu’était la « Grande mer », comme on l’appelait alors.
    Toujours à cette époque, le civilisé, était logiquement de type méditerranéen, c’est-à-dire pas très grand, brun et basané. Et le barbare, lui était grand, blond et à la peau très blanche…
    Relativité des concepts, disions-nous…
    Et parmi ces barbares, il est des tribus germaniques qui allaient nous devenirs « chers » à nous français, celles des Francs…

    - Le rapport avec notre sujet ? Dans le monde romain, la région nommée de nos jours Turquie ne posait pas de problème : elle appartenait à l’Empire, tant pour des raisons géographiques que culturelles ! Et elle n’était même pas en zone frontière ! Et le latin, comme ailleurs, y était aussi la langue officielle, administrative !
    Mais cela était il y a « deux milles ans »…

    - Certitudes, avez-vous un socle digne de ce nom ?

    - Pour conclure, maniant le paradoxe, clin d’œil à Edmond Wells et à son Encyclopédie du savoir absolu relatif, je dirais que la Turquie ne fait pas partie de l’Europe et qu’il s’agit là d’une position objective élaborée au sein d’un concept qui lui, ne l’est pas…
    Cette affirmation découle d’une prise de conscience selon laquelle il n’y a pas une vision du monde mais plusieurs, indissociables de grilles de lecture, parfois inconscientes, qui sont autant de filtres. Et la pseudo objectivité de la de la stricte géographie s’efface devant le poids de la géopolitique qui elle-même s’efface devant celui de la géoculture, autant de réalités subjectives dans leurs valeurs.

    COLPIN Didier

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