La candidature de la Turquie à l’Union Européenne

Mercredi 6 octobre 2004, par Deniz Akagül // La Turquie, bientôt dans l’Europe ?

Au sommet de Copenhague de décembre 2002 qui entérinait le cinquième élargissement de l’Union, le Conseil européen fixait l’échéance de décembre 2004, pour décider de l’ouverture des négociations avec la Turquie. Un mois avant le sommet, le Président de la Convention européenne chargée de rédiger la future constitution de l’UE, Valéry Giscard d’Estaing estimait que l’adhésion turque signifierait « la fin de l’Union européenne ! ». En disant tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas, ses propos ont lancé un débat animé autour de la candidature turque.

Pourtant les relations entre l’Union et la Turquie remontent aux premiers jours de la Communauté ; la Turquie est le deuxième pays, juste après la Grèce, à avoir signé un Accord d’association en 1963 prévoyant selon son article 28, l’examen de l’adhésion turque aux alentours de 1995 avec l’achèvement de l’objectif d’union douanière. La demande d’adhésion turque fut déposée en avril 1987. Jusqu’à la crise euro-turque qui a suivi le sommet de Luxembourg (décembre 1997) où la Turquie s’est vue refuser le statut de candidat, l’UE s’est efforcée de figer l’intégration de la Turquie au stade de l’union douanière. Le statut de candidat sera finalement reconnu deux années plus tard au sommet d’Helsinki (décembre 1999). En dehors de leur ancienneté - puisque d’ici décembre 2004 quatre décennies seront écoulées depuis l’entrée en vigueur de l’Accord d’Ankara en décembre 1964-, les rapports entre l’Union européenne et la Turquie sont marqués par deux particularités qu’on ne trouve pas chez les futurs États membres du cinquième élargissement et qui renvoient à des problématiques identitaires. Tout d’abord, parce que l’adhésion à l’UE est perçue du côté turc comme le couronnement d’un processus d ’ « occidentalisation » entamée depuis deux siècles. Ensuite, parce que la candidature turque amène l’UE à répondre clairement jusqu’où elle peut aller, où se situent ses frontières. Elle pose le problème de l’image que l’UE se fait d’elle-même.

Sur le plan politique, la candidature turque a longtemps souffert du manquement aux règles démocratiques exigées par les critères de Copenhague. Il n’en demeure pas moins que le traitement de cette candidature déposée au lendemain de l’élargissement vers le Sud et à la veille de la dislocation du bloc soviétique qui est à l’origine de l’élargissement vers l’Est, traduit le changement d’esprit intervenu dans l’attitude de l’UE. Alors que l’élargissement vers le Sud s’est déroulé dans un esprit qui percevait l’adhésion comme un instrument pour consolider les jeunes démocraties et accélérer leur développement économique, le cinquième élargissement est engagé dans un esprit qui exige des progrès substantiels dans l’accomplissement de ces tâches comme la condition préalable de l’adhésion.

Dans le domaine économique, la Turquie s’est distinguée par son dynamisme commercial, en devenant le 6ème client et le 12ème fournisseur de l’UE vers la fin des années 90. Force est de constater cependant qu’avec un PNB par tête en PPA de la Turquie qui correspond à un tiers de la moyenne communautaire, l’écart de développement demeure important, comme en témoigne d’ailleurs la structure des échanges dominée par l’inter-branche -bien que l’indice Grubel-Lloyd inférieur à 10% en 1980 ait franchi le seuil des 30% vers la fin des années 90-. Si l’intégration a atteint un stade avancé sur le plan commercial avec la réalisation de l’union douanière à partir du 1er janvier 1996, la réalisation du marché commun se heurte aux réticences de l’UE, notamment dans le domaine de la libre circulation des personnes qui devait se réaliser en décembre 1986. La Turquie s’est trouvée dans la situation particulière d’être le premier pays à réaliser l’union douanière, sans devenir pour autant membre à part entière, c’est-à-dire sans avoir la possibilité de compter sur la solidarité budgétaire de l’UE, ni même sur un programme d’aides de pré-adhésion comme ce fut le cas pour les futurs pays membres. Selon les estimations effectuées sous les hypothèses d’une adhésion à part entière et d’une solidarité budgétaire actuellement en vigueur entre les 15, le montant des transferts nets au profit de la Turquie aurait correspondu en 1997 à 0,12% du PNB de l’UE ; soit pratiquement la quasi-totalité de la marge inutilisée du budget européen (0,15%) que la Commission comptait déployer sur la période 2000-2006 pour financer l’élargissement à l’Est. L’appréciation de l’arbitrage budgétaire effectué par l’UE dépasse le cadre restreint d’un raisonnement purement comptable et renvoie à des considérations d’ordre politique, géostratégique etc....

L’insistance des Turcs pour l’adhésion, bien qu’elle ne soit pas tout à fait étrangère au bénéfice de la solidarité budgétaire de l’UE qui allègerait la charge de l’intégration pesant essentiellement sur leurs épaules actuellement, vient surtout de la lecture qu’ils font de l’intégration européenne qui consiste à y voir à tort ou à raison la preuve de leur « occidentalisation ». La question est de savoir s’ils persisteront dans cette lecture. Dans la mesure où le développement économique constitue l’un des symboles forts du monde occi-dental, la convergence de l’économie turque qui est posée comme l’une des conditions pré-alables de l’adhésion, peut entraîner paradoxalement la disparition de l’un des motifs puis-sants de l’insistance des Turcs pour l’intégration qui est d’assimiler l’adhésion à l’« occidentalisation ». Autrement dit, une fois l’« occidentalisation » réalisée à travers le rat-trapage économique, l’adhésion risque fort d’être vidée de son contenu symbolique actuel aux yeux des Turcs. Ce qui peut les conduire à prendre pleinement conscience des consé-quences de l’intégration européenne qui imposent des abandons importants de souveraineté.

Quant aux hésitations européennes vis-à-vis de l’intégration turque, si elles se sont justifiées pendant un certain temps par les imperfections de la démocratie turque, force est de constater que plus les Turcs s’approchent de l’achèvement des réformes politiques exigées par les critères de Copenhague, surgissent d’autres réticences fondées sur des arguments culturels ou religieux moins avouables, comme en témoignent les échos reçus par les propos de V. Giscard d’Estaing allant dans le sens d’une transformation de la perspective d’adhésion en partenariat. La vision négative que certains ont de la Turquie n’est pas tout à fait étrangère aux changements intervenus dans les confrontations idéologiques observées sur la scène internationale. Au sein de l’ancienne confrontation idéologique « Est-Ouest », la Turquie, membre de l’OTAN et du Conseil de l’Europe avait une image claire et nette aux yeux des signataires de l’Accord d’Ankara (1963), parmi lesquels figurait De Gaule. Or avec la résurgence du clivage « Occident-Orient » du 19ème siècle, cette image est désormais reléguée au second plan pour la Turquie laïque, mais musulmane, au profit d’une image plus orientale qu’occidentale. Même si le déficit démocratique a contribué à cette image, la part de l’imaginaire n’est pas absente dans cette vision négative. De ce point de vue, la Turquie qui constitue d’une certaine manière l’« autre », même si elle s’obstine à ne pas jouer ce rôle, conduit l’UE à faire le détour pour revenir à soi-même. Ce faisant elle pose la question de ce que l’Europe est ou n’est pas. Si les valeurs qui fondent l’Europe du futur sont la démocratie, le respect des droits de l’homme et la prospérité économique, la Turquie est provisoirement l’« autre ». En revanche, s’il s’agit d’une définition tournée vers le passé et qui s’inscrit dans la « tradition judéo-chrétienne augmentée de l’héritage gréco-latin » suggérée par les chrétiens-démocrates européens, elle est définitivement l’« autre » et pas seulement elle, mais aussi la Bosnie, le Kosovo, l’Albanie et la Macédoine. Cette deuxième définition qui a pu être dissimulée jusqu’au passé récent par leurs tenants, grâce à la complicité des Turcs qui traînaient le pas dans les réformes démocratiques, soulève le problème de l’image que l’Europe se fait d’elle-même.

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