L’eau : un droit de vie et de mort

Vendredi 18 mars 2005, par Louise Vandelac // L’eau, une ressource à préserver

L’eau peut être une question de vie ou de mort. Y avoir accès en qualité et en quantité satisfaisantes constitue donc un droit humain fondamental à ne pas marchander. Comme le rappelle M. Chemillier-Gendreau, "la protection de l’humanité et de ses conditions de survie est un absolu sur lequel aucune transaction n’est admissible" [1]

Toutefois, l’eau est aussi, depuis toujours, au coeur d’enjeux majeurs ayant pour noeud la détermination de son statut : À qui appartient l’eau ? Qui en est responsable ? De là découlent ses modalités d’appropriation et de partage, d’usage et de gestion, sanctionnées par les instances économiques et politiques et notamment par le droit international et national. Or, deux perspectives s’affrontent dans les organismes internationaux et dans les débats sur les accords de libre-échange comme la Zléa : celle défendue par les multinationales de l’eau et celle défendue entre autres par des "Eaux-NG".

L’eau : patrimoine commun, écosystème et droit

De façon schématique, disons que les uns considèrent l’eau comme patrimoine commun de l’humanité, légué aux générations futures, d’où sa gestion publique et écosystémique dans une perspective de développement durable (Rapport Brundtland). L’accès à l’eau serait alors reconnu comme un droit humain fondamental, avec les dispositifs de recours juridiques qui s’imposent. Pour d’autres, l’eau est une marchandise, de plus en plus rare, dont la saine gestion passerait par une prise en main par le marché. Cela implique son appropriation privée, quitte à accepter des règles d’exploitation évitant de tuer trop rapidement la poule aux oeufs d’or et quitte à reconnaître l’eau, non comme un droit, mais comme un besoin vital, un besoin à satisfaire selon la solvabilité des personnes... Si la Zléa confirme les orientations de l’Aléna et de l’OMC, elle nous entraînera alors dans cette perspective de privatisation du bien commun.

Exportations, détournements et dérivations de cours d’eau

Avant d’examiner les risques de nous voir dépossédés, par des accords commerciaux, tant de la ressource que des outils adéquats de gestion environnementale, il faut rappeler premièrement que l’exportation massive, en termes écosystémiques, ne constitue pas une solution viable. Il n’y a pas, en tant que tel, de surplus d’eau dans un écosystème. En ce sens, l’argument des hommes d’affaires selon lequel l’eau des rivières se perd littéralement dans la mer ne tient pas, au plan environnemental. Cette eau fait partie d’un réseau hydrographique, et toute ponction risque d’avoir des effets en cascades sur l’écosystème, notamment sa biodiversité, les berges et les sols, les eaux souterraines, les paysages, la qualité des eaux et la capacité du réseau de résister à des perturbations futures et inattendues, comme les changements climatiques. Par exemple, souligne un rapport de la Commission mixte internationale Canada-États-Unis sur les Grands Lacs et les eaux limitrophes, "Les grands débits sortant des Grands Lacs procurent un apport en eau douce nécessaire à des lieux de pêche aussi éloignés que le golfe du Maine" (CMI, 1999)

Néanmoins, dans la mesure où la pression des États-Unis pour s’alimenter dans nos eaux se fait pressante, il faut s’assurer de tous les outils tant pour la protéger que pour évaluer rigoureusement les impacts à long terme de toute ponction et détournement massif. À titre d’exemple, extrême il est vrai, mais fort révélateur, l’assèchement en cours de la Mer d’Aral, en ex-Union Soviétique, après le détournent de ses affluents pour des cultures de coton non adaptées et non durables, montre l’ampleur des catastrophes écologiques pouvant résulter de déviations ou de ponctions à grande échelle mal évaluées. Dans le cas des Grands Lacs, l’une des plus vastes étendues d’eau douce au monde, l’opposition farouche à tout projet d’exportation massive d’eau en vrac par dérivation ou par vraquier tient, notamment, au fait que le renouvellement de ce réservoir est inférieur à 1 % par année, d’ailleurs déjà absorbé par les activités industrielles et urbaines riveraines. Or, les changements climatiques annoncés menacent d’aggraver la situation qui se répercutera alors sur tout le Saint-laurent.

Deuxièmement, l’exportation massive d’eau a peu d’intérêt en termes de développement durable. D’autant que les coûts de transport sont prohibitifs par rapport à ceux du dessalement de l’eau de mer. Au mieux, le transport de l’eau étanchera la soif des riches, dans les pays les plus riches sans soulager les populations ni satisfaire les besoins de subsistance et de développement. Concernant les eaux canadiennes, ce sont essentiellement les États-Unis qui auraient les moyens financiers d’opérations prohibitives justifiées par les pénuries attribuables à leurs stratégies fautives d’aménagement du territoire et de gestion des ressources hydriques.

En effet, et troisièmement, c’est d’abord en amont qu’il faut corriger les mauvaises stratégies de gestion hydrique, responsables du manque d’approvisionnement en eau, pour éviter d’engloutir des fortunes et d’aggraver à terme les pénuries d’eau. Les efforts des mouvements "éco-eau-citoyens pan-américains" pour une gestion responsable de l’eau méritent dont d’être encouragés. À l’échelle du monde, comme l’agriculture accapare 70% des ressources d’eau, il est essentiel d’avoir des cultures adaptées aux climats, une irrigation efficace réduisant les besoins d’eau et des productions agroalimentaires moins énergivores que, par exemple, l’élevage qui, en Amérique du Nord, absorbe près des deux tiers des céréales. Un récent rapport de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires souligne avec inquiétude que, d’après les observations par satellite, l’irrigation draine les eaux souterraines beaucoup plus rapidement que leurs capacités de recharge et que 84 % des sols agricoles dans le monde ont des problèmes de fertilité.

Avec l’aléna et la Zléa, s’il y a risque, dans les prochaines décennies, de détournements des eaux, du Québec et de Colombie-Britannique surtout, ils découleront notamment des piètres stratégies de gestion des ressources hydriques aux États-Unis. L’exemple de la nappe phréatique d’Ogallala est éloquent. Ces eaux souterraines occupent 580 000 km2, autant que le Lac Supérieur, dans la zone des Hautes-Plaines.

Ces vastes steppes aux climats extrêmes englobent l’Ouest du Texas, l’Oklahoma et le Nouveau-Mexique, au sud, le Kansas, une partie du Colorado et le Nebraska, et, au nord, le Dakota-du-Sud,. Le pompage de la nappe d’Ogallala a fait, de ces plaines semi-arides, un des greniers à blé de la planète, qui produit près de la moitié du boeuf états-unien.

D’ici 25 ou 30 ans, la surexploitation tarira cet aquifère ou en rendra l’exploitation prohibitive conduisant alors, souligne Marq De Villiers, à un effondrement de grande ampleur pour l’agriculture et l’élevage de ces six États et de la douzaine de villes qui en dépendent. Si l’aquifère se tarit, on a envisagé de détourner de l’eau du golfe du Mississippi, à travers quatre grands fleuves et 150 rivières, nécessitant l’énergie de douze centrales nucléaires de taille moyenne, un projet de milliards de dollars, calcule M. De Villiers. Plan encore plus insensé, poursuit-il, des spécialistes de la planification hydraulique ont envisagé de détourner le cours des fleuves canadiens se jetant dans l’Océan Arctique vers le sud et les Grands Lacs, réaménageant ainsi tout le contient nord-américain, un plan que personne ne juge faisable.

Les maux de l’eau et ses mots...

La Commission mixte internationale du Saint-Laurent et des Grands Lacs affirme aussi qu’il n’y a pour l’instant aucun projet sérieux de dérivation majeure ni de prélèvement d’eau important par camion ou par navire-citerne. Mais on ne peut ignorer la pression des secteurs agroalimentaire et industriel états-unien pour accéder aux eaux canadiennes et mexicaines. Plusieurs firmes essaient d’ailleurs déjà de tirer profit de ces sources alléchantes, chose d’autant plus aisée si nos ressources hydriques sont mal protégées.

À titre d’exemple, le Mexique, en vertu d’un accord de 1944, doit alimenter le sud des États-Unis de 450 milliards de litres d’eau par an, nous apprend Le Monde du 20 février 2001. Or, poursuit l’article, malgré la sécheresse qui a sévi l’an dernier, et malgré une rencontre entre les présidents Zedillo et Clinton, en juin 2000, les États-Unis ont rappelé le Mexique à ses engagements contractuels sans concéder d’arrangements pour tenir compte de la gravité de la situation. Comment oser, pourrions-nous ajouter avec une pointe de cynisme, contester la priorité des terrains de golf, des fontaines de Las Vegas et des systèmes de climatisation, dans les villes du désert d’Arizona ou du Nouveau-Mexique, sur l’approvisionnement en eau de la population mexicaine...

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