Contre la privatisation, EDF pète les plombs
Lundi 14 novembre 2005, par // EDF : quelles conséquences pour une privatisation ?
Ouvriers et syndicats du premier fournisseur d’Electricité de France multiplient les actions de protestation contre le changement de statut d’EDF, son ouverture au capital privé et sa transformation en société anonyme, votés aujourd’hui par la majorité de droite à l’Assemblée nationale. Grèves et coupures de courant ciblées sont venues dénoncer les risques de privatisation. Dans le feu de la contestation, les agents EDF sont passés à la vitesse supérieure avec une nouvelle opération populaire baptisée « Robin de bois » : voler l’électricité des riches pour la redistribuer aux pauvres. Etat des lieux.
« L’énergie n’est pas une marchandise comme les autres. Elle doit rester à 100% au service du public. » Ce message a été répété, martelé depuis plusieurs semaines par les ouvriers et syndicats d’Electricité et gaz de France (EDF-GDF), premier fournisseur d’électricité de France. Leur angoisse : les articles de projet de loi qui viennent de passer en force il y a quelques jours devant l’Assemblée nationale, autorisant à terme le changement de statut de l’entreprise d’Etat, son ouverture au capital privé et sa transformation en société anonyme. Pour dénoncer ce pas supplémentaire vers la privatisation, il y a pourtant eu une belle série de grèves et de manifestations nationales : le 8 avril, le 27 mai, les 15 et 24 juin... Et aussi, ces coupures de courant ciblées, destinées à sensibiliser les ténors du néolibéralisme aux risques de mauvaise distribution qu’entraînerait toute gestion privée du secteur électricité. _ Les agents d’EDF se sont concentrés sur des victimes de choix. Petite coupure chez le « patron des patrons » Ernest-Antoine Seillière, président du MEDEF (Mouvement des entreprises de France). Une autre chez les représentants de la droite, pour François Bayrou, président de l’UDF, et d’autre députés. Sans oublier Patrick Devedjian, ministre de l’Industrie, ou le premier ministre en personne, Jean-Pierre Raffarin...
En quelques semaines, le « black-out » électrique et téléguidé s’est imposé comme nouvel outil de contestation des agents EDF et des syndicats, dans le duel qui les oppose aux réformes économiques voulues par les ténors de la droite française. Une action de protestation qui vient aussi frapper particulièrement les gesticulations médiatiques de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Economie et des finances. Le plongeant dans un noir silence, y compris lors de ses déplacements en province.
NI SONS NI LUMIÈRES
Plus de micros, amplis ni feux de la rampe pour expliquer aux Français que, « concurrence oblige », il est aujourd’hui « nécessaire » que les entreprises nationales d’énergie comme EDF-GDF soient transformées en sociétés anonymes. Chez les électriciens et gaziers de l’Hexagone, on comprend surtout que ce changement de statut permettra à court terme un désengagement progressif de l’Etat. Une manoeuvre jugée inacceptable par la majorité des syndicats de l’énergie, qui démolissent un par un tous les arguments menant à une privatisation pure et simple du secteur (lire ci-dessous).
Devenues quotidiennes, les « interventions sur l’outil de travail », comme on les appelle à EDF dans le jargon professionnel, viennent compléter les baisses de production, manifestations régionales et campagnes de pétitions. Il reste maintenant à populariser la contestation, et à ne pas casser le credo d’entreprise se réclamant « au service du public », en paralysant les transports, par exemple.
A la CFDT, on condamne ainsi « toutes les coupures sauvages qui portent atteinte aux biens et aux personnes », se démarquant des actions comme celles de la CGT, qui avait bloqué le 7 juin la gare parisienne de Saint-Lazare. _ L’occupation par des agents EDF d’un site de distribution d’électricité situé à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), véritable « centre névralgique », leur permet en effet des « pétages de plombs » impromptus, et à grande échelle sur le nord de Paris et sa banlieue.
LA RÉSISTANCE SE RADICALISE
Avec la toute récente décision finale de l’Assemblée nationale de passer outre les actions de protestation, la résistance se radicalise. On cherche de nouvelles formes d’action, placées « sous le signe de la solidarité ». Prendre l’électricité des riches pour la redistribuer aux pauvres ? L’idée fait son chemin. Baptisée « Robin des bois », l’opération de détournement de « jus » en faveur des plus démunis a été initiée à Paris le 21 juin. Comme l’explique le secrétaire général de la CGT Mines et Energie, Frédéric Imbrecht, il s’agit avant tout de rétablir en une semaine, « en liaison avec les comités de chômeurs et les associations d’usagers, le courant aux 250000 familles qui en sont aujourd’hui privées, parce qu’elles n’ont pas les moyens de payer leur facture d’électricité ».
A l’oeuvre depuis une semaine, « Robin des bois » connaît un certain succès. L’opération a débuté dans plusieurs villes de la région parisienne, ainsi qu’à Troyes, Evry, Montbéliard, Evreux, Nice et Poitiers, annonce la fédération CGT Mines-Energie. A Paris, le porte-parole syndical Gérard Rodriguez partage son enthousiasme. « L’action prend de l’ampleur. Le courant a déjà été rétabli à plus de 100000 foyers. Nous avons aussi fait basculer au tarif de nuit plusieurs millions d’abonnés, dont 80000 à Marseille et à Bordeaux. Nous sommes aussi particulièrement bien placés pour effectuer des coupures visant les gros industriels nationaux : les agents EDF ont occupé beaucoup de sites stratégiques, comme les réseaux de transport d’électricité et des centres de distribution. »
HAUSSE DES TARIFS
Pour ce nouveau « Robin des bois », il faut sensibiliser le consommateur avant qu’il ne soit trop tard. Une privatisation du secteur énergie impliquerait une hausse inévitable des tarifs, l’abandon progressif de l’alimentation sur les régions estimées « peu rentables », des coupes franches dans les moyens habituellement accordés à l’entretien du réseau national. Alors, peu importent les menaces de sanctions brandies par le gouvernement et les patrons d’EDF contre les agents qui ont « pris le maquis ». _ « Pour tous les syndicats, transformer EDF et GDF en sociétés privées signifierait, quelles que soient les garanties de l’Etat et le poids futur de son actionnariat, la fin inévitable d’un même service assuré à tous les clients », prévient-on à la CFDT.
L’ACHARNEMENT SUR LES SERVICES PUBLICS
« Le gouvernement veut changer le statut d’EDF, de GDF et d’Aéroport de Paris, privatiser Air France, parachever la mise en concurrence des activités ferroviaires et la déréglementation du secteur... Les Français ne comprennent pas cet acharnement à mettre en cause les entreprises publiques. » A la CGT, on garde bien en mémoire l’exemple de France Télécom. Un feuilleton douloureux : pour l’opérateur national aussi, il n’était pas question lors de son « ouverture au capital » que les parts de l’Etat, déjà réduites à 58%, puissent tomber au-dessous de 50%. Le forcing des privatisations a depuis contredit les déclarations rassurantes du PDG Thierry Breton, qui avait pourtant assuré par voie de presse « qu’aucune évolution du capital n’était à l’étude ». Le seuil fatidique a été franchi l’an dernier. Comme en témoignent les employés, l’entreprise est aujourd’hui confrontée à une gestion digne d’une firme privée, investissant massivement à l’étranger, rognant sur le système des retraites et les acquis sociaux de ses derniers « fonctionnaires ».
COMME UNE MULTINATIONALE
Le même scénario guette EDF, dont les comptes sont plombés depuis plusieurs années par la course aux investissements et acquisitions hors de France : Light au Brésil, Edenor en Argentine, ENBW en Allemagne, Edison en Italie... un vrai comportement de multinationale. « Pendant des années, les nouveaux patrons du secteur énergie ont ruiné les caisses de la maison en rachetant des entreprises à l’étranger. Nous, on demandait juste à EDF de fonctionner comme un service public français. Et on nous dit aujourd’hui qu’il faut ouvrir au capital privé, parce que l’entreprise a besoin d’argent. L’argument du manque de capitaux ne tient pas », renchérit une gréviste d’EDF Paris. L’ambiance est également chaude à l’Assemblée nationale, où les partis de gauche ont déposé -en vain- des centaines d’amendements pour faire capoter le projet de loi. Minoritaire, l’opposition aura encore du pain sur la planche pour les jours à venir. _ Prochain sujet présenté devant les députés : le démantèlement de la Sécurité sociale. Un sujet hautement sensible, qui sera glissé sur les rails en douce, en plein pendant les vacances d’été.