À cause de l’Internet ?

Lundi 13 mars 2006, par Serge-André Guay, éditeur // Le Blog de DDN

Dans son supplément consacré au livre, édition du 6 Janvier dernier, le quotidien français Le Monde titre : « Concurrence d’Internet, nouveau comportement des lecteurs… — Mauvaise année pour la librairie indépendante » (cliquez sur la miniature pour lire l’article). Nos médias reviennent souvent sur les difficultés des libraires indépendants. D’ailleurs, la situation semble quelque peu similaire de part et d’autre de l’Atlantique voire dans l’ensemble du monde occidental industriel, du moins là où des grandes chaînes de librairies gagnent du terrain.

Ici même à Lévis, la plus importante chaîne de librairies francophones d’Amérique, Renaud-Bray, vient de se porter acquéreur de l’une des deux librairies indépendantes de l’arrondissement pour étendre son emprise sur la vente du livre au Québec. La tactique est fort simple : ou le libraire indépendant accepte de vendre son commerce à la grande chaîne ou il voit cette dernière s’installer à proximité, couper les prix et, par la force du marché, meurt à petit feu. Le libraire indépendant a préféré vendre son commerce pour à la fois préserver son propre emploi et celui de son équipe.

Évidemment, l’Association des libraires indépendants du Québec proteste à chaque fois (voir le communiqué de presse émis dans le cas de la librairie indépendante de Lévis) et redemande au gouvernement québécois d’intervenir « pour que le réseau de librairies indépendantes québécoises soit épargné face à ce phénomène de concentration ».

Je surveille le secteur depuis la création de notre fondation en Juin 2003 et, mises à part ces protestations, je constate que la solution prisée par les libraires indépendants demeure l’aide gouvernementale. On n’observe aucune initiative sur le terrain. Les libraires indépendants semblent opérer leurs commerces normalement, sans plus d’initiatives, jusqu’à ce que se pointe la grande chaîne dans leur quartier. Pourtant, ils sont tout aussi bien informés voire beaucoup mieux que nous le sommes du danger mais, comme la cigale, ils font preuve d’une inconscience déconcertante. La fondation en est témoin.

Nous avons proposé à l’Association des libraires du Québec (qui regroupe les indépendants) une solution simple et sans frais pour attirer une nouvelle clientèle dans les commerces de ses membres. Cette solution visait plus spécifiquement la concurrence d’Internet dont traitait le quotidien Le monde (cliquez sur la miniature ci-dessus).

Notre solution : que le libraire indépendant se fasse l’intermédiaire privilégié entre les lecteurs et les libraires sur Internet. On cible ici plus particulièrement les lecteurs qui craignent encore l’achat en ligne mais qui consultent les catalogues des librairies en ligne dans le confort de leurs foyers, question de se maintenir bien informés des nouveautés et des nouvelles littéraires.

Un sondage soutient que plus de 40% des lecteurs consultent l’Internet avant d’acheter un livre, chez leur libraire de quartier ou en ligne. Et plus on consulte l’Internet, plus il y a une chance qu’un jour le lecteur fasse le saut de l’achat en ligne et délaisse ainsi sa librairie de quartier. Mais si cette dernière affiche un message tel que « Procurez-vous les livres offerts sur Internet à notre comptoir », elle se donne non seulement une chance de conserver sa clientèle mais aussi d’en développer une nouvelle.

À titre d’intermédiaire, le libraire indépendant peut alors exiger une commission sur chaque vente sans avoir à investir davantage dans son inventaire. Il bonifie son offre de tous les catalogues des librairies en ligne sur Internet sans avoir à augmenter lui-même « physiquement » son inventaire.

Un libraire averti sélectionnerait alors des catalogues de titres complémentaires à son propre inventaire, voire exclusif. En effet, il trouverait sur Internet des « éditeurs libraires » qui, à l’instar de notre fondation, offrent uniquement des titres exclusifs, des titres qu’ils ont eux-mêmes édités sans autre distribution que sur leurs sites Internet.

Il va s’en dire que ces éditeurs libraires en ligne se feraient une joie de conclure des ententes d’exclusivité avec des libraires indépendants. En effet, si l’éditeur libraire en ligne jouit des avantages de l’Internet, il n’en demeure pas moins coupé du monde « réel » du livre, de toute exposition de ses livres en librairie. Une telle exposition exigerait un inventaire que l’éditeur libraire en ligne n’a pas les moyens de financer. Il préfère l’impression à la demande, un exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur. Chaque exemplaire imprimé est un exemplaire vendu d’avance. Si jamais il se forçait à tenir l’inventaire utile pour une distribution en librairies traditionnelles, il perdrait les avantages économiques de l’Internet et il ne pourrait pas survivre sans subvention gouvernementale à l’exemple des éditeurs traditionnels. Bref, l’éditeur libraire en ligne préfère se limiter à une distribution sur Internet.

Ce faisant, il est fort conscient qu’il ne réalise qu’une part du rêve de ses auteurs. En effet, quel auteur ne rêve pas de voir un jour l’une de ses œuvres dans la vitrine de sa librairie de quartier. Mais, nous venons de le voir, l’éditeur libraire ne peut pas satisfaire ce besoin viscéral de ses auteurs sans se mettre en péril, d’où le compromis de notre solution présentée aux libraires indépendants.

Tous les libraires indépendants dotés d’un poste Internet peuvent l’appliquer. Il suffit de rendre ce poste accessible à sa clientèle, quelque part dans sa librairie. Le client repère le livre qu’il désire sur Internet et le libraire fait la transaction pour lui. La livraison peut se faire directement au domicile de son client ou chez lui s’il souhaite exposer ce dernier une fois de plus à son offre en tablette. Et qui sait si la commission sur chaque vente ne permettrait pas de rentabiliser la connexion du libraire indépendant au réseau Internet voir d’en justifier l’investissement.

Il faut cependant une entente sur la commission du libraire. D’une part, cette dernière ne saurait pas être aussi élevée (40% en moyenne) puisque ce dernier n’a alors aucun inventaire à conserver en tablette. D’autre part, le libraire doit comprendre que l’impression à la demande n’offre pas d’économie d’échelle aux éditeurs libraires en ligne, contrairement à l’impression Offset traditionnelle. Ne vaut-il pas mieux une commission réduite sur un nouveau service que de...

Notre solution est simple comme « Bonjour ». Économique, pratique et innovatrice. Au lieu de voir l’Internet lui ravir une part de marché, le libraire indépendant s’en fait un allié. Voilà donc un moyen de se distinguer des grandes chaînes, d’offrir un service à valeur ajoutée tout en se positionnant à l’avant-garde du marché du livre. Et pourquoi pas alors une collection spéciale exclusive pour le libraire indépendant qui pourrait alors s’associer à des auteurs de son quartier ou de sa spécialité et leurs lecteurs en collaboration avec l’éditeur libraire en ligne ; l’impression à la demande le permet.

Mais voilà, aucun libraire indépendant n’a donné suite à notre offre. Et leur association n’a fait aucun suivi auprès de notre fondation à la suite de notre discussion sur le sujet. Comment devons-nous interpréter ce silence ?

Il faut dire que nos libraires indépendants ne sont pas très « branchés ». Certains ne sont pas encore informatisés adéquatement pour la gestion même de leur commerce. L’Association des libraires du Québec regroupe 77 membres québécois en comptant les succursales d’un même libraire, 11 n’ont aucune adresse de courriel et seulement 14 se sont dotés d’un site Internet mais 7 de ces sites n’offrent aucune possibilité d’achat en ligne. À mille lieux des nouvelles technologies, on comprend que les libraires indépendants restent bouche bée face à toute solution impliquant l’Internet dans l’avenir des librairies indépendantes.

Quant au site de l’association elle-même, la dernière actualité publiée remonte à plus d’un mois et le dernier communiqué à plus de six mois. Il traite de la mort d’une librairie, celle de Lévis justement, et on trouve aussi une petite annonce où une librairie est mise en vente. Pas très joyeux tout cela. Les revendications adressées au gouvernement du Québec pour contrer la concentration par les grandes chaînes ne sont pas précisées et il n’y a aucune invitation à la mobilisation des lecteurs en faveur de la démarche de l’association auprès du gouvernement du Québec. Somme toute, un site très peu vivant. Dans ce contexte, on comprendra que l’association ne puisse pas assumer un quelconque leadership en matière de technologie de l’information et de l’Internet, auprès de ses membres. On se contente de gérer la crise et les enterrements l’un après l’autre.

Les manifestations devant les bureaux de la ministre de la culture ne changeront rien à son inertie. Les fonctionnaires ont sans doute vite fait de lui rappeler l’aventure malheureuse du ministère dans le projet de site Internet devant regrouper tous les libraires indépendants dans une vaste offensive de vente en ligne sur Internet. Après 100,000$ d’investissement du ministère dans le site, les libraires indépendants se sont retirés du projet, donnant ainsi l’image d’une espèce incapable d’adaptation à son environnement, même quand l’aide lui pend au bout du nez. La disparition de plusieurs libraires indépendants est une preuve irréfutable de ce défaut d’adaptation. Pour les autres, il s’agit d’une simple rationalisation imputable au libre marché qui s’impose par lui-même malgré la régulation gouvernementale et il n’y a pas lieu d’intervenir davantage.

Curieusement, les libraires indépendants soutiennent que cette concentration du marché du livre aux mains des grandes chaînes porte atteinte à la diversité de l’offre au Québec. Il faut dire que le libraire indépendant est souvent reconnu auprès de sa clientèle pour conserver en tablette une plus grande diversité de titres en plusieurs spécialités visant souvent une rentabilité à long terme. Chaque fermeture de librairie indépendante au profit d’une grande chaîne réduit alors la diversité de l’offre. Ils font valoir que « ce sont des impératifs de rentabilité qui gouvernent généralement les choix des grandes chaînes en matière de diversité dans l’offre de livres ». « Les lecteurs québécois n’auront-ils bientôt qu’accès à des titres commerciaux à forte rentabilité ? », demandent les librairies indépendants.

Or, tout le monde sait qu’en matière de diversité, c’est l’Internet qui décroche la palme d’or toutes catégories. Il y aurait donc une alliance toute naturelle entre les libraires indépendants et l’Internet, le meilleur moyen de mettre à l’avant-scène et de bonifier leur diversité jusqu’à l’exclusivité. La proposition de notre fondation s’inscrivait en ce sens. D’une main, on vante la diversité, et de l’autre on la repousse.

Toute la question est de savoir si nos libraires indépendants sont à ce point occupés à leur survie face aux grandes chaînes qu’ils ne peuvent même plus envisager des solutions d’avenir. Réserver toutes ses énergies à la sauvegarde des acquis du passé pour assurer son avenir dans un monde complètement différent n’est pas utile. Il faut innover.

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1 Message

  • À cause de l’Internet ? 27 janvier 2007 16:51, par Georgia Janvier

    Réponse à Serge-André Guay éditeur
    Votre article date de l’année dernière et je tombe sur lui par hasard, je ne suis pas libraire mais je fouine pour trouver la liste des libraires indépendants au Québec et comprendre les rouages et mécanismes de l’édition ici. Par conviction personnelle et motivée par l’actualité la force et la beauté d’une oeuvre d’un auteur-éditeur indépendant en France, je cherche des ouvertures pour faire distribuer ses ouvrages au Québec.
    Je suis frappée par l’intelligence de votre article, son adaptation parfaite à l’ici et maintenant, la beauté d’une réponse "coopérative" avec le temps et la situation actuelle.
    Je voulais tout simplement le dire.
    Puis-je vous faire une toute petite suggestion, sans présumer de sa pertinence ?
    L’aide aux libraires ne pourrait-elle prendre la forme d’une formation à Internet ? Si j’en juge par moi-même, le manque d’aisance dans le maniement de cet outil m’en fait contourner l’usage et revenir, bien souvent au bon vieux crayon papier. Je suis personnellement convaincue que le manque de "culture informatique" est le vice caché à l’origine de l’inertie dont vous vous plaignez à juste titre.
    Cordialement
    Georgia Janvier

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