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Les enjeux de la critique du sport

vendredi 16 juin 2006, par Jean-Marie Brohm

Gilles Bui-Xuan  : On a un peu l'impression que Jean Marie Brohm est occulté dans notre milieu. Ainsi au CAPEPS récemment, alors que le sujet s'y prêtait bien, seulement 3 % des copies faisaient référence à Jean Marie Brohm. Comment expliquer cette .. "crainte " ou cette "scotomisation" ?

Jean Marie Brohm. " L'effet Brohm" est contradictoire. D'une part il fonctionne comme repoussoir, c'est-à-dire que la distance par rapport aux positions de Brohm est un indice de conformité ou de conformisme. Brohm fonctionne comme pôle négatif et négatif de tout ce que l'institution rejette. Et dans tous les cas, Brohm est négatif en ce sens qu'il représente tout ce dont il ne faut pas parler et qu'il ne faut surtout pas imiter. En ce sens là, je fonctionne comme un "anticorps ". D'autre part Brohm est quand même une thèse, et parce que thèse interdite il représente quelque chose d'un peu fascinant. En effet nos positions ont une force telle que lorsqu'on les accepte on est obligé de complètement s'impliquer. Je dirai donc que l'effet Brohm est un effet d'implication. Qui prend position pour Brohm et la revue Quel Corps ? prend nécessairement position pour la lutte qu'il mène, avec d'autres, contre l’institution sportive et olympique et de fait cela transforme les gens en militants. Voilà essentiellement ce qui fait peur chez moi : la contamination, au point que c'est sans doute ce qui explique les interdits de séjour à l'INSEP prononcés ici et là par les divers directeurs de cet établissement dont je fus un ancien élève...
L'effet Brohm fait peur et fascine parce que je met en cause radicalement les fondements même de l'institution EPS. Par ailleurs, je suis, un praticien du terrain, et comme tel je suis habilité à parier de la pratique effective de I'EPS dans le secondaire. En même temps j'ai une pratique politique à l'extrême–gauche. une pratique d'historien du sport et de sociologue des pratiques corporelles Cela fait beaucoup sans doute... Enfin, je buis un marginal et tiens à le rester, du fait que je refuse de collaborer avec le pouvoir quel qu'il boit. même celui de " gauche ". Ma marginalité est en même temps une centralité en ce sens que mon but ouvertement proclamé est la destruction de l’appareil sportif de compétition. Ayant longtemps été un des chefs de file du COBA (1) et du COBOM (2), lors des boycotts du Mundial 78 et des Jeux olympiques de Moscou en 80, je suis apparu comme quelqu’un à l’intérieur de l’institution EPS propulsait des luttes venues de l’extérieur et donc importait la critique antisportive. Je fonctionnais donc dans la tête des gens comme un " traître "...

Gilles Bui-Xuan
 : Peux-tu préciser les étapes de ta démarche, notamment dans tes rapports avec les institutions ?

Jean Marie Brohm
 : La première étape, qui va de 68 à 72, était une étape de lutte frontale de notre part. Et en face, par crispation, on répondait en niant en bloc : "ce n’est pas vrai, vous inventez, vous caricaturez ! " Sur la question du doping, de l'amateurisme marron, sur les combines, etc., on nous disait que c'était impossible ou faux. C'était l'étape de la dénégation pure et simple. Nos adversaires n'avaient qu'une seule parade à fournir à arguments critiques : le "non".

La deuxième étape
fut plus vicieuse. Nos adversaires biaisaient dans le "oui, mais " ou le " non, pourtant ". Oui, il y a du fric en jeu, mais c'est pas important. Non, il n'y a pas de dopage, pourtant il faut faire des contrôles ! Bref, on nageait en pleine contradiction. Cette étape représentait le début de l'aveu officiel du la crise du sport contemporain. La troisième étape fut une défense en règle, au sens psychanalytique classique du terme : on agissait par déplacement et le débat fut porté sur le plan méthodologique ou épistémologique : on refusait de lier le sport au mode de production capitaliste pour le laisser flotter librement dans "l'espace industriel", on refusait surtout de l'insérer dans le reste des institutions bourgeoises (à l'Est, comme à l'Ouest). Puis vint la vague, aujourd’hui dominante, de C. Pociello, G. Vigarello et quelques autres qui banalisèrent le sport dans le "ni, ni" : ni aliénant, ni émancipateur, ni bon, ni mauvais en somme. Ces auteurs refusaient de considérer le sport comme une série d'institutions pour n'y voir qu'une série de "pratiques". Donc, nous avons les "pratiques" de rugby, de vol à voile, d’expression corporelle, etc, mais ces "pratiques" sont hors institution, comme si l’institution n’avait aucune importance. Bien sûr ces "pratiques" ont des racines sociales et des origines de classe disait-on, mais elles ne s’insèrent pas dans les institutions qui les déterminent en dernière instance. C'est un peu comme si on voulait étudier la foi ou les croyances religieuses sans étudier auparavant l'appareil clérical qui les produit et les alimente. C’est cette étape que j'ai qualifiée par ironie de stade des " épistémologues laborieux".

La dernière étape
, la pire, c’est celle du " mais oui, il y a de la violence, du doping, des tricheries, des combines, mais c'est le sport. Coubertin lui-même ne parlait-il pas de "la liberté d’excès" du sport ? En gros, c'est donc l'étape Adidas et l'Équipe : le sport est, comme toute entreprise humaine, bon et mauvais, comme la langue d'Esope. Le sport est simplement tel qu’il est, il n’y a pas à le juger. Il faut le prendre dans sa logique propre, a affirmé Jacques Ferran au colloque de Font-Romeu, c'est-à-dire dans sa globalité. C'est la seule chance de le sauver, a-t-il ajouté. Et cela est terrible car alors on ne peut plus évaluer les faits sociaux. C'est la phase du " Et alors ? " " Et alors la guerre, oui, bon c’est comme cela et la guerre olympique n’est pas spécialement propre, comme la guerre tout court !". A chaque fois, nous nous sommes adaptés.

D’abord, en montrant que l’institution sportive, liée aux appareils d’Etat et elle-même appareil idéologique d’État, était totalement intégrée au mode de production capitaliste. Puis en expliquant comment l’institution sportive était déterminée par les institutions bourgeoises. Enfin, et surtout, en montrant que la pratique sportive était contraire aux droits de l’homme. Et nous défendons maintenant la personne humaine contre les atteintes du sport de compétition (doping, violence, etc..).

Gilles Bui-Xuan
 : Comment te situes-tu dans le champ social ? Comme théoricien, comme praticien, comme militant de l'éducation physique ?

Jean Marie Brohm
 : Je ne suis ni d'abord prof de gym ou sociologue, ou ceci ou cela. Je suis tout cela à la fois et plus généralement, faute d'un terme plus approprié, un intellectuel marxiste, praticien du corps dans les institutions éducatives. C'est-à-dire que je fais partie de cette catégorie d'intellectuel qui est porteuse de la catégorie de la totalité critique. Ce point de vue de la globalité, c'est, comme G. Lukacs l'a bien montré, la classe ouvrière qui le représente en tant que totalité négative. Le mérite historique, je pèse mes mots, du courant auquel j'appartiens a été de montrer que le sport était un opium du peuple fantastique, une machine à décerveler les masses et que c'était ce moyen d’aliénation idéologique qui empêchait, entre autres, la classe ouvrière d'être porteuse d’un autre projet social. C’est pourquoi, en tant que militant marxiste, je combats le capitalisme dans le sport, le sport capitaliste de la même manière que je combats le capitalisme dans tous ses aspects.

Pour résumer, donc, je suis un intellectuel marxiste qui combat l'institution sportive parce que pour moi celle-ci est le résumé,. le microcosme de toutes les aliénations, oppressions et exploitations du mode de production capitaliste.

Gilles Bui-Xuan
 : Ta réflexion théorique/pratique a donc un objet : les pratiques corporelles dominantes et l'institution sportive mondiale. Peux-tu préciser ta méthodologie et tes procédés de recherche qui ont souvent été contestés dans leur "scientificité" ?

Jean Marie Brohm
 : je voudrais d'abord préciser un point décisif : le vrai scandale de "l’effet Brohm", c'est que je suis à la fois prof de gym de base dans un lycée, donc homme de terrain, et intellectuel marxiste, sociologue du sport indépendant, n’ayant aucune attache avec une quelconque institution officielle et que donc ma parole est libre de toute implication institutionnelle. Le clash, le nexus pour parler de manière savante, est que j’analyse le sport théoriquement, mais aussi politiquement d’un point de vue révolutionnaire. Si je me contentais d'analyser le sport sans essayer de le détruire cela passerait bien. Nombreux sont en effet les intellectuels détachés de toute prise de position critique. Mais moi je critique, je conteste de l’intérieur ma propre pratique et ma propre détermination d’enseignant d'EPS. Voilà ce que l'on me reproche essentiellement. Ce qui fait donc problème est la conjonction entre une critique théorique et une remise en cause politique de fond, d’autant que je suis devenu un peu le contestataire de service dans les médias et ailleurs.

Ce qui fait mal et peur aussi c’est que par ma critique je contrains tous les praticiens à prendre position. Je ne laisse personne indifférent. Je suis un gêneur (même si on rend hommage au décapage opéré par ma critique) parce que l'analyse de l’institution sportive est un paradigme de l’analyse sociale du capitalisme et du stalinisme. Je n’ai jamais caché mes sympathies pour le trotskysme et la révolution permanente et parce que "j’annonce la couleur" je force les autres à énoncer leurs couleurs ou leurs cartes. De fil en aiguille toutes les questions : rapport au corps, à la sexualité, aux femmes, au travail, à la classe ouvrière, à l’État surtout et plus généralement aux valeurs incorporées, pour reprendre l'expression de Pierre Bourdieu sont portées sur la place publique. Je force donc à prendre position. Et cela fait peur, je n’y peux rien.

Maintenant sur les étapes de ma réflexion, je voudrais dire que le déclencheur fut Michel Bernard, qui à 1'ENSEP a formé une génération d’intellectuels critiques, notamment à travers la phénoménologie et le doute philosophique. A partir de là j’ai rencontré le marxisme et le trotskysme, puis le freudo-marxisme de Reich et Marcuse. Ensuite, nous avons développé une double critique du rapport au corps (notamment à travers le sport) : la critique de la vérification marchande qui transforme les individus en choses qui valent des choses ou des chiffres, et la critique du rapport fantasmatique, imaginaire, au corps à partir de Freud, Caruso et quelques autres. On a ainsi montré que le sport n’était pas seulement un spectacle abrutissant ou une méthode d'éducation répressive, mais d’abord et avant tout une structuration de l’image du corps, et au-delà d'une vision politique du monde. la critique du sport a été menée de plusieurs points de vue. D’abord en montrant que le sport était une image du monde pratique correspondant parfaitement au capitalisme industriel technologique avancé. Le sport représente la production pour la production de la performance de même que le capitalisme représente la production pour la production de la plus-value. Ensuite, en dénonçant les valeurs et les idéologies (rendement, hiérarchie, sélection. etc.) qui fondaient la pratique sportive.

Enfin en critiquant l'équation établie entre l'éducation physique et la science du mouvement (Le Boulch, Parlebas, FSGT, etc.). Pour nous le mouvement est une forme abstraite parmi les autres possibilités corporelles, et on peut très bien définir l'éducation physique comme la pratique des postures imaginaires, la science de l'immobilité ou la pratique de l'intérieur du corps (viscères, cf. Yoga). Nous nous sommes donc battus pour le droit aux pratiques douces ou différentes, non pas parce que nous en étions des adeptes, mais parce que nous étions contre le monopole des APS et du sport. En revendiquant le droit au plaisir, le droit à l'immobilité, à la paresse, etc , nous avons refusé toutes les codifications et tout catalogue de la redoute des gestes officielles, etc.). Nous avons affirmé que le corps était un imaginaire radical et qu’au même titre que la vie ou la pulsion, le mouvement ne se laissait pas formaliser.

Gilles Bui-Xuan
 : Peux-tu apprécier l'impact public de cette critique ? est-ce que la bataille du corps a de l’importance aujourd’hui ?

Jean Marie Brohm
 : Contrairement à ce que l'on croit il y a une opposition très importante à la crétinisation sportive. Nombreux sont les journalistes intéressés par notre critique, notamment lors du dernier Mundial de football qui fut une caricature à cet égard, et qui la diffusent peu ou prou dans les médias (la dernière en date de ces émissions de mise en accusation du sport fut "Droit de réponse" avec Polac où j'ai cartonné le sport de compétition. Bref, ce qui était nié il y a dix ans est aujourd'hui devenu une évidence de masse et cela alimente la crise du sport. La deuxième opposition est constituée par toutes les résistances au sport, celle des femmes, de nombreux intellectuels, de nombreux éducateurs qui refusent le modèle sportif. La troisième forme de remise en cause, ce sont les profs de gym et praticiens du corps, les sportifs qui se rendent compte par leur itinéraire personnel que nos critiques sont justes. Enfin, la dernière catégorie, immense, est celle de tous les " déçus dit sport", de tous ceux qui ont arrêté de faire du sport parce qu’écœurés pour diverses raisons. Et cela fait beaucoup de monde qui n'est jamais pris en compte dans les statistiques parce que c'est accablant et que la vraie crise du sport est là : les athées ou mécréants du sport sont finalement plus nombreux que les croyants. Est-ce un hasard si l’on parle fréquemment en ce moment de "désertion des stades" ?

Cependant cet optimisme doit être tempéré car il y a trois obstacles majeurs à la critique du sport :
- le refus en général de comprendre scientifiquement la société ; plus celle-ci devient complexe et contradictoire et moins les agents sociaux veulent analyser leurs rapports au "socius". Cela entraîne des rapports magiques à la société : "il y aura toujours des riches et des pauvres, l’inflation est un mal incurable, il y aura toujours du sport, etc." Cette pensée résignée est l’intériorisation de l’idéologie dominante et il est très difficile de la combattre parce qu’on remet en cause un consensus social.

- le rapport magique à l’institution sportive elle-même. Plus une institution vous est proche et moins elle est analysée, plus elle est opaque. Le sport semble être une vraie " nature ", éternelle, " vieille comme le monde ), et l'on ne se rend pas compte qu'il est le produit transitoire d'un développement historique qui a abouti à liquider à son profit toutes les pratiques corporelles traditionnelles, folkloriques, rituelles. La sportivisation mondiale a laminé tout ce qui était spécifique et original ; il ne reste plus que le modèle Adidas...

- le rapport aveugle au corps : le rapport au corps, c'est comme le rapport à la mort, à la sexualité, à l’inconscient, quelque chose d'opaque, de non-maîtrisé. Et si justement l'emprise du sport marche si fort c'est que le corps sportif est un corps aveugle. En se jetant à corps perdu dans le sport de compétition on ne remet pas en cause les préjugés dominants ; il faut maigrir, il faut souffrir, il faut améliorer ses performances bref autant d'injonctions terroristes à se conformer au moule établi. Mais jamais on ne se pose la question : quel corps ?

Gilles Bui Xuan
 : A propos des rapports au corps, est-ce que tu penses que ton " habitus" joue un rôle dans les critiques qui te sont faites ?

Jean-Marie Brohm
 : Question pertinente ! Tout début théorique est lié à une pulsionnalité, c'est-à-dire à un engagement physique. On écrit avec ses tripes. On écrit parce qu'on à une révolte quelque part et qu'il faut exprimer. La révolte, je l'ai ressentie au CREPS de Strasbourg ; en 1959/60. On nous faisait marcher au pas, chanter avec rassemblement devant le drapeau. Les exercices étaient de véritables drills. L'idée implicite était qu’un prof de gym devait " en baver" pour être un homme.

J'ai donc été blindé par les abdominaux, les pompes, les "squats " et autres exercices stupides. D'autre part, ma pratique du sport de haut niveau m'a fait comprendre ce qu'était le principe de compétitivité et de rendement. J'ai été sélectionné un jour dans l'équipe de France Universitaire à l’épée. Immédiatement, il m'a fallu réorganiser mon existence. Pour être " au top niveau ". Aujourd'hui, comme dans mon cas, il y a plus de gens qui ont abandonné la compétition écœurés - que de gens qui pratiquent encore. Pour toutes ces raisons, je remets en cause, non seulement des institutions sociales, mais aussi un corps institué. Je suis un dérangeur d'ordre corporel. Cet ordre corporel s’est implanté chez les individus par le truchement de ce que Reich appelle une " armature caractérielle musculaire ". Et c'est ce blindage qu'on doit toujours affronter lorsque l’on remet en cause de manière critique le corps dominant, le corps constitué. Toutes ces "momies végétatives" ou "caniches de placard", qui se sont cuirassés par des pompes, des abdominaux et autres gestes imbéciles, qui adoptent un mode de vie ascétique et répressif, ne peuvent admettre en effet le style de vie physique que je préconise implicitement et qui attaque frontalement l'ordre corporel obsolète, réactionnaire du sport. Si l'on admet que le corps est un bon analyseur des institutions, pour reprendre l'intuition de René Lourau, on voit que la marginalité corporelle, l'insolence physique remettent en cause les codes dominants, c'est-à-dire que l’ordre corporel est " analysé" par l'anarchie ou la déviance corporelle... Ma prétention et mon objectif est de remettre en cause le statut social du corps, statut de marchandise, de machine, de langage rigide, de souffrance intériorisée et valorisée. Mais la véritable subversion, je crois, est la subversion du langage. Nous refusons d’utiliser la terminologie ambiante, formalisée par certains idéologues des " APS ". La véritable lutte dans le années à venir sera celle du langage légitime dominant. celui qui fera autorité sur le corps. Or, le langage sur le corps est toujours un enjeu politique important. par exemple la droite parle d'avortement (avec la connotation d’échec et de meurtre), la gauche d'IVG...

Gilles Bui Xuan
 : Il semble qu'il y ait eu évolution dialectique entre la critique du sport et le développement de l'institution sportive, une certaine osmose en somme ; qu'en penses-tu ?

Jean-Marie Brohm
 : En effet, au début, après mai 68, nous posions trois hypothèses de base :

* l'institution sportive est un procédé de production centré autour du principe de rendement, une production pour la production de la performance physique ;

** l’institution sportive est un appareil idéologique d'État, totalement intégré à l'appareil d’État et le sport devient donc lui-même une politique d’État (on le voit bien aujourd'hui avec la gauche au pouvoir) ;

*** le sport en tant que processus marchand, échange de marchandises déterminé intégralement par le mode de production capitaliste - à l'Est comme à l'Ouest -, subit tous les aléas du marché capitaliste et donc de l'idéologie mercantile avec la publicité, la consommation forcée, etc.

Ces hypothèses nous ont permis de prévoir ou d'anticiper l'évolution réelle du sport. En disant par exemple que les conséquence du principe de rendement étaient le doping, alias la préparation biologique poussée, c'est-à-dire une manière de gonfler la machine humaine, de la faire carburer à fond. Et le dopage va en s'accentuant parce que le niveau des performances est tel qu'il faut un entraînement de plus en plus poussé, une sélection /détection de plus en plus précoce, et donc une quantité de travail et de souffrance de plus en plus importante, d'où les drogues douces ou dures absorbées pendant l'entraînement. D'autre part, à propos de l'amateurisme, nous disions que l'argent n'est pas une puissance satanique qui viendrait " pervertir " le sport, mais simplement la conséquence de échanges marchands. Vouloir lutter contre l’intrusion de l'argent dans le sport est aussi absurde que de vouloir prêcher la charité au capital. C'est le sport lui-même qui est devenu une instance particulière du capital à l’échelle mondiale. Les multinationales ont complètement métabolisé l'institution sportive et en ont fait un simple secteur d’accumulation du capital et une stratégie d'expansion et de conquête de nouveaux marchés. De ce point de vue le CIO a reconnu avec bon sens à son congrès de Baden-Baden en septembre 81 que la règle de l'amateurisme était dépassée.

Aujourd'hui tous les athlètes de haut niveau sont des professionnels ou des salariés d’un type nouveau, c’est à dire des "fractions du capital humain " investi dans les écuries de que sont les clubs dont l'objectif est de produire des spectacles sportifs sponsorisés par telle ou telle firme capitaliste. La rentabilité capitaliste implique donc la spectacularisation du sport et tous les sports qui ne sont pas spectaculaires à la télévision sont à terme condamnés à régresser et même à disparaître : natation, aviron, athlétisme, etc. Par contre tous les sports qui plaisent à la télévision vont connaître un grand succès dans le cadre du développement de ce que j'appelle le " complexe audiovisuel sportif d'État ", c'est-à-dire un trust combinant les sponsors capitalistes, les firmes multinationales, l’institution sportive, la télévision et l’État. Enfin, nous annoncions que le niveau de l'affrontement était tel que la violence, loin d'être une excroissance parasitaire, comme la présentent toujours les idéologues du sport, était au contraire la règle du sport. C'est ce qui explique la prolifération des associations de lutte contre la violence dans le sport ! Or, la vraie violence sportive c’est le classement, la comparaison physique qui montre que les femmes sont "inférieures " aux hommes sur le plan des performances mesurées, que les vieillards n'ont plus leur place sur les stades, etc. La violence c’est la hiérarchie physique sur la base des performances. La violence fondamentale du sport c'est de n'admettre les compétiteurs qu’entre disons 15 et 25 ans (avec des variations). Bref, c’est la sélection d'une élite physique, idée que je qualifierai carrément de fasciste.

Gilles Bui-Xuan
 : Donc, d'après toi la catégorie centrale du sport, c'est la violence. Or un certain nombre d’études anthropologiques ont montré qu'il y avait un rapport étroit entre l'éducation et l’expression sociale de la violence, qu'il y avait des formes de société plus ou poins violentes, des sociétés quasiment non-violentes en fonction de leur type d'éducation (peut-être aussi en fonction du système socio-politique). A ton avis y a-t-il une relation entre la violence et l’éducation. Comment te situes-tu par rapport à cette question en tant que professeur d'EPS ?

Jean-Marie Brohm
 : Je voudrais d'abord dire que la violence n’est pas forcément sanglante et, inversement, que le sang n'est pas forcément violent. Je veux dire par là qu'il existe des sociétés terriblement brutales qui ne sont pas violentes. Je prends l'exemple des sociétés du Nord-Est du Brésil où les tribus des Tupinamhas et des Tupi-guarani sont férocement anthropophages. Elles capturent des prisonniers qu'elles gardent pendant plusieurs mois ou années avant de les tuer et de les manger rituellement. Pour nous, Européens, cela parait violent. Mais cela ne l'est pas car il s'agit d’un échange rituel entre tribus, d’un métabolisme social qui permet d'intégrer dans leur synthèse culture, symbolique, ces étrangers-là. Il s'agit d'un acte d'absorption et non d'exclusion comme chez nous. En bouffant leurs prisonniers ils s'approprient leurs qualités et leurs vertus...
Chez nous, en Occident, que voyons-nous par contre ? les étrangers, les "nègres", les " bougnoules " sont repoussés par le mur de la xénophobie et du racisme. C'est cela la violence de l’exclusion alors que chez les anthropophages il y a une hospitalité suprême on vous reçoit chez vous en vous ingérant !

Pour en revenir à la violence sportive, je dirai qu'il s'agit d’une guerre en miniature, d'un "Kriegspiel ", d’un champ de bataille. La vraie violence c'est que le sport est une série de coups permis. Tout est permis en sport, sauf ce qui est interdit par le règlement ! Mais le système sportif se présente comme une légitimation de la violence physique. Plus fondamentalement le sport occulte la violence extérieure. Les Jeux olympiques de Moscou ont essayé de faire oublier l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS et la napalmisation des villages afghans par les hordes staliniennes, de la même manière que le Mundial 78 dans l’Argentine fasciste de Videla avait servi de paravent aux massacres et aux enlèvements !

Je suis donc pour lutter (y compris violemment et c’est là un paradoxe) contre la violence de la société bourgeoise ou stalinienne. Y compris aussi contre une violence qui passe souvent inaperçue, celle du prof. Celui-ci impose un modèle physique dominant, des valeurs corporelles, il reproduit, qu'il le veuille ou non, la structure caractérielle qu'il a acquise au cours de sa formation. En conséquence les gestes et techniques qu’il enseigne sont ni plus ni moins ceux qui lui conviennent en tant que personne physiquement impliquée. C'est la raison pour laquelle il devrait y avoir une sorte d'analyse corporelle préalable du prof d'EPS lui permettant de connaître ses pulsions, ses désirs, ses préférences, parce que de la même manière qu'il y a reproduction économique, idéologique et politique de la société, il y a reproduction corporelle des gestes dominants, des techniques légitimes et l’enseignant y joue un rôle important. Le prof de gym est un modèle, un pôle d'identification. Aussi faudrait-il analyser le transfert et le contre- transfert qui s'établissent dans la relation pédagogique, car les relations de corps sont moins neutres que les autres et donc plus impliquantes.

Gilles Bui-Xuan
 : Ta démarche méthodologique a été fortement critiquée par Dumazedier, Bouet, Pociello, Vigarello et quelques autres encore. Peux-tu préciser la spécificité et ta méthodologie ?

Jean-Marie Brohm
 : A l'opposé de mes contradicteurs ma méthode est unitaire, elle est marxiste, ou plutôt freudo-marxiste à savoir une méthode dialectique qui pense en terme de négativité, d'unité des contraires. Je suis pour faire passer les contradictions au stade de l'antagonisme afin de faire exploser l’institution et je suis moi-même un élément de cette contradiction. Par principe donc je suis opposé à toute forme d'éclectisme tel que le pratiquent avec tant de bonheur certains théoriciens : un peu de Bourdieu, un peu de N. Elias, beaucoup de prudence et un zeste de Foucault sans parler de leur pratique souvent inexistante ou de leur crainte de devoir retourner sur les terrains boueux des stades... considérant comme infamant d'être prof de gym de base !

La catégorie centrale de la méthode marxiste est, comme G. Lukacs l'a bien montré, la catégorie de la totalité concrète. J'ai donc analysé transversalement, horizontalement, verticalement la totalité des instances de l’institution dans son rapport à toutes les institutions bourgeoises et dans son rapport au mode de production capitaliste à l'échelle mondiale (impérialisme). C'est ce qui m'a permis de comprendre le rôle des multinationales, des appareils d'États, du marché mondial, des institutions internationales (ONU) dans le développement du sport. La deuxième catégorie centrale est celle de négativité. J'insiste toujours sur les " mauvais côtés " du sport, ceux qui font mal. C'est la raison pour laquelle on m'accuse de négativisme ou de nihilisme. Mais depuis quand accuse-t-on un médecin qui procède à un diagnostic lucide de vouloir tuer son malade ? On constate cependant que les grandes révolutions théoriques dans les sciences humaines ont toutes insisté sur la négativité et la contradiction.

Freud
par exemple montre la négativité du désir, de la sexualité et de la pulsion de mort.

Marx
, pour sa part, souligne la lutte des classes, c'est-à-dire l'impossible réconciliation de groupes antagonistes. Pour ma part j'analyse la contradiction fondamentale du sport : le principe de rendement qui creuse lui-même sa propre tombe. La course au rendement conduit à ses propres limites. Il devient absurde de départager des concurrents sur des poussières d'espace ou de temps. L’analyse des contradictions de l’institution sportive me semble décisive car elle avive la crise et notre propre critique constitue une contradiction importante...

Enfin la méthode marxiste est essentiellement une méthode conceptuelle. Ce sont ces concepts qui permettent de penser la réalité empirique et surtout de prévoir les tendances d’évolution. Les concepts de sportivisation, d'appareil idéologique d'État, de principe de rendement, d’olympisation du monde, de procès de production sportif nous ont permis d'avancer une série de thèses qui sont aujourd'hui incontournables et qui font que Brohm, même s'il est copieusement censuré, exclu et occulté par les diverses institutions ou colloques, est devenu une référence obligée. Bien sûr on ne l'invite pas encore aux congrès de l’HISPA (3) ou de sociologie du sport (à cet égard je remercie mes collègues de tant de fair-play !), mais on ne peut plus l'éviter. Alors on essaye de le réfuter. Mais ce qui gène surtout, et cela fait partie de la méthode marxiste, c'est l'implication militante. La plupart des théoriciens actuels, travaillent soit sur des sujets neutres politiquement, soit sur des archives du siècle dernier. Moi, par contre, je travaille sur l'actualité brûlante. D’autre part, je milite pour une cause, pour une éducation physique différente et on peut ainsi m'interpeller sur mes prises de positions qui m’engagent. Mais eux ?

Gilles Bui-Xuan
 : Pour terminer, quelles propositions fais-tu pour transformer les études en EPS ?

Jean-Marie Brohm
 : Tout d'abord je récuserais violemment et par principe toute formation par sélection physique sur barème sportif ou par le chronomètre. Ce n’est pas parce qu’on court vite qu’on sait enseigner, ou alors il faut mettre tous les champions dans l'éducation nationale Cela me parait d'autant plus important que l'on écœure les étudiants par le drill sportif et la formation physique intensive complètement abrutissante et dangereuse pour la santé. Ce qu'on devrait apprendre par contre aux étudiants en EPS c'est une connaissance approfondie de leur corps. Je suis pour éviter toute spécialisation sportive au profit d'un apprentissage de toutes les techniques corporelles, d'une maîtrise de toutes les méthodes nouvelles (eutonie, relaxation, expression corporelle, etc). La connaissance pratique des techniques de respiration par exemple me semble plus importante que le résultat sportif brut.

En ce qui concerne la formation théorique, je pense qu'il faut totalement dépoussiérer le vieux fatras enseigné jusqu’à présent. Plutôt que d’apprendre les règlements et les techniques sportives il me semble fondamental de connaître l’histoire, la sociologie et l’économie du sport et des pratiques physiques, toutes choses qui sont scandaleusement négligées, parce que subversives. La formation fondamentale doit comprendre la psychologie, la sociologie, l'anthropologie, la psychanalyse et le matérialisme historique. La théorie du corps qui reste à constituer pourrait être l'objet propre des enseignants d'EPS. La formation pédagogique devrait être allongée et permanente tout au long des études.
Enseigner dans les maternelles, le primaire, les clubs (je n'y suis pas opposé, on peut y subvertir les choses), les comités d'entreprise, les colonies de vacances, me parait une bonne formation sur le tas, à condition qu'elle soit suivi par un conseiller pédagogique mais qui soit autre chose qu'un simple notateur. Enfin, je propose d'introduire ce que j'appelle une "corpoanalyse",
c'est-à-dire l'analyse des implications physiques et institutionnelles (pourquoi on devient prof de gym, pourquoi on préfère tel ou tel sport, analyse des rapports au corps, du transfert et du contre-transfert, etc.). Il me parait décisif de maîtriser les rapports corporels que l'on peut nouer avec les élèves qui sont aussi des rapports de domination ou de désir.

Dernier point, capital, je verrais très bien une éducation physique intégrale évoquée par Marx, qui serait harmonieusement combinée avec la musique, le dessin, les arts plastiques, les arts chorégraphiques et tous les arts du corps, car celui-ci n'est pas qu’une simple machine à produire des performances, mais est d'abord un vecteur de sens, un pôle esthétique et érotique. Aussi me parait-il important de faire du corps un signe, c’est-à-dire à la fois un instrument de musique, une voix, un soufflé, une percussion, un résonateur, etc. Toutes dimensions que nie systématiquement le sport de compétition.

Il va de soi que le pouvoir actuel ne semble guère aller dans le sens de ces réformes : on insiste au contraire sur le développement du sport de haut niveau (opération grands stades, organisation du championnat d’Europe de Football en 1984, éventualité des Jeux olympiques de 1992, etc.). Il nous reste, à nouveau, comme sous l'ancien régime, à entrer en dissidence pour imposer un nouveau statut culturel du corps.

(1) COBA : Comité pour le boycott du Mundial en Argentine en 1978.
(2) COBOM . Comité pour le boycott des Olympiades de Moscou.
(3) HISPA : Association Internationale d’Histoire de l’EPS et du sport,