Nanopouvoirs : quels usages et quels buts pour nos sociétés ?
Mardi 30 janvier 2007, par // Demain les nanotechnologies
Améliorer les performances de l’homme! Tel est l’objectif qu’affiche le National Nanotechnology Initiative, le nouveau programme des États-Unis en matière de nanotechnologies, lancé fin 2002. Si le défi paraît ambitieux, c’est qu’outre-Atlantique, le nanomonde n’est pas considéré comme une entité isolée. Bien au contraire, c’est un univers basé sur le modèle des poupées russes. En effet, les décideurs américains considèrent l’échelle nanométrique comme un point où convergent les disciplines-clés actuelles réalisant une interface de communications entre les sciences nano-bio-info-cognitives (projet NBIC). Cette vision a été largement poussée par l’imposant rapport produit par la National Science Foundation (NSF) en juin 2002, intitulé: «Converging Technologies for Improving Performances». On peut y découvrir une position éminemment confiante dans le pouvoir technique: «Ces technologies en convergence vont permettre l’unification des sciences et des techniques, le bien-être matériel et spirituel universel, l’interaction pacifique et mutuellement avantageuse entre les humains et les machines intelligentes, la disparition complète des obstacles à la communication généralisée, en particulier ceux qui résultent de la diversité des langues, l’accès à des sources d’énergie inépuisables, la fin des soucis liés à la dégradation de l’environnement» (1). Ces perspectives grandioses ont séduit les décideurs politiques puisqu’en septembre 2002 le gouvernement américain allouait un budget annuel de 770 millions de dollars aux nanosciences, soit sept fois le budget dévolu à ce secteur cinq ans plus tôt. Ainsi les deux auteurs du rapport précité, le physicien Mihail Roco et son collègue sociologue des religions, Richard Sims Bainbridge, ont-il réussi à donner au développement technique une dimension quasi vitale qu’ils défendent en argumentant que «La science et la technologie vont de plus en plus dominer le monde alors que la population, l’exploitation des ressources et les conflits sociaux potentiels augmentent. De ce fait, le succès de ce secteur prioritaire est essentiel pour l’avenir de l’humanité».
Cette mobilisation n’est pas passée inaperçue dans le reste du monde où les efforts financiers s’intensifient également. En 2002, le site français de Crolles 2 (près de Grenoble) a reçu plus de 600 millions d’€ tandis qu’à l’étranger Tokyo a consacré 750 millions d’€ aux nanotechnologies, de même que Pékin 200 millions et Séoul 150 millions. Cependant, les stratégies des uns et des autres se cherchent, s’espionnent, se calquent ou se démarquent. En toile de fond apparaît un enjeu central: comment s’assurer du soutien des populations vis-à-vis de technologies encore plus disséminantes et imprévisibles que celles des organismes génétiquement modifiés? Car chacun sait que l’adhésion du public est désormais devenue un préalable à toute innovation. «Nous devons avoir la certitude que les citoyens sont partants pour développer une technologie dont ils paient le développement par leurs impôts», souligne Ezio Andreta, directeur des technologies industrielles à la Direction générale de la Commission européenne. «C’est un pont-clé qui exige d’associer le public très en amont dans toute application». Ainsi, les gouvernants perçoivent bien, qu’en-deça des risques associés aux nanoobjets, un questionnement beaucoup plus général et essentiel se développe en profondeur. Les citoyens sont-ils prêts à adopter la mouvance technocentrique amorcée par les États-Unis, héritée directement de la mouvance cybernétique? Ou encore, faut-il résister à un certain impérialisme technique? Et comment s’adapter à la demande sociale tout en maintenant la croissance?
Depuis la prise de position américaine, diverses nations se sont démarquées dans cette course au nanomonde. Dans leur rapport sur le sujet, publié en avril 2004, les Académies françaises des sciences et celle des technologies considèrent les nanosciences comme l’occasion de réorganiser les structures de recherche par la mise sur pied d’une Agence dédiée aux nanotechnologies (appelée A3N) capable de coordonner les actions et d’organiser une réflexion stratégique (2). Les deux Académies de l’Hexagone pointent aussi la nécessité d’abattre les cloisonnements, de promouvoir l’interdisciplinarité et de former les jeunes à la coopération transdisciplinaire. Le volet concernant les risques est très peu documenté. Cependant, les auteurs du rapport, tout en signalant l’importance d’informer la société sur ce domaine, n’avancent aucune piste pour intégrer les citoyens au processus d’innovation. Aucun sociologue ou philosophe n’a été associé à ce travail à l’inverse du choix opéré chez les Britanniques par la Royal Society et la Royal Academy of Engineering, qui ont pris à bras le corps la difficulté d’un champ technique truffé d’incertitudes quant à sa maîtrise et à ses impacts environnementaux et sanitaires. Leur rapport intitulé: «Nanoscience and Nanotechnologies: Opportunities and Uncertainties» construit solidement les axes d’une politique fondée sur le dialogue entre tous les acteurs de la société (3). Publié le 29 juillet 2004, ce document émet vingt et une recommandations pour assurer un développement responsable des technologies nouvelles et émergentes. Les auteurs insistent sur le cycle de vie des matériaux et l’évaluation indépendance du bilan énergétique intégrant fabrication et usage. On exige que des précautions drastiques soient prises afin d’éviter la dissémination des nanoparticules et nanotubes mais aussi pour bâtir une base de données recensant les effets toxiques, les bioaccumulations, l’exposition spécifique des populations à divers environnements. Dans un souci de surveillance précoce du processus d’innovation, les auteurs veulent explorer les risques associés au relargage de composants spécifiques dans l’environnement et ainsi rendre l’information disponible. Les académiciens soutiennent que les données sur ces impacts devront être disponibles dans le domaine public. Sur le plan de la législation, il apparaît indispensable de s’assurer que la maîtrise de ces nanotechnologies complètement couvertes par les textes de loi existants ou à venir (au plan européen: Registration, Evaluation, Autorisation and Restriction of Chemicals (REACH) et Notification of New Substances (NONS). Le groupe d’experts britanniques demande des ajustements dans les procédures de surveillance sur le lieu de travail et en matière de produits de consommation et désigne le Département du Commerce et de l’Industrie comme responsable des standards dans les mesures et contrôles à bâtir. Il avance la nécessité de sensibiliser les chercheurs et le personnel de laboratoires aux enjeux éthiques et sociaux ainsi que celle d’impliquer en amont les citoyens, les groupes intéressés aux problèmes posés par ces nanotechnologies. On l’aura compris, par cette prise de position, les Britanniques prennent les devants, anticipent les inquiétudes et initient une construction coopérative de l’innovation. Il s’agit là, sur le papier certes, d’un pas notable vers une approche démocratique des choix techniques... Et cette démarche pourrait bien faire mouche dans d’autres pays...
À l’échelle européenne, les réseaux se structurent et les choix politiques commencent à se profiler. Lors du premier EuroNanoForum, organisé par la Commission européenne, qui s’est tenu à Trieste (Italie) en décembre 2003, les communautés scientifiques et stratégiques concernées tant sur le vieux Continent qu’outre-Atlantique ont commencé à tisser des liens. D’autre part, à l’initiative de l’unité de prospective scientifique et technologique de la DG recherche à Bruxelles, on a mis sur pied un groupe de vingt-cinq experts chargés de se pencher sur la notion de convergence ainsi que sur les objectifs à poursuivre.
Ce groupe a présenté le résultat de son travail et ses propositions de scénarios les 14 et 15 septembre dernier à Bruxelles devant un cénacle de plus de 150 spécialistes en prospective issus de disciplines diverses (4). Pilotés par la Norvégienne Kristin Bruland, historienne des sciences, et le philosophe allemand Alfred Nordmann, les experts issus tant du domaine des sciences humaines que des sciences pures ont remis en cause la notion de convergence basée sur un concept non validé de machines informationnelles échangeant des contenus équivalents. «Ce processus de mécanisation de l’esprit est un projet métaphysique qui sous-tend l’idée de convergence», a souligné Jean-Pierre Dupuy, philosophe au CREA (École polytechnique), lors de cette présentation et «il est important que nous mettions à plat ces représentations du monde qui déterminent les projets technologiques et que ces dernières soient discutées, confrontées et placées dans le débat public». Un tel sursaut oblige à revoir de façon radicale la place de la technique dans la marche de nos sociétés et de leurs progressions. D’autant plus, que les perspectives de propriétés nouvelles, de coopération entre supports électroniques et vivants, nous placerons aux frontières de nos références familières, spatiales et temporelles. Le dopage génétique, le pilotage moléculaire ou électrique du cerveau, les implants de surveillance nous confronterons à des questions de grande ampleur et à des courants idéologiques marqués (5). Cette rupture d’échelle oblige les décideurs politiques à revoir les cadres de conception et de gestion de la recherche scientifique dans nos sociétés. Cette dernière ne peut plus être une boîte noire qui n’admet le dialogue qu’en aval de ses productions. Ainsi, Françoise Roure, membre du groupe d’experts et du Conseil général des technologies de l’information (CGTI) en France propose la mise en place d’un «observatoire sociétal pour évaluer, piloter et gérer les dynamiques dans le champ des nano-bio-info sciences». Puisque les technologies convergentes inaugurent des nouveaux modes de vie, une «seconde nature possible», il s’agit d’«apprendre à bâtir des approches interactives, des coopérations susceptibles d’éviter le dumping qui menace l’environnement et la santé, bref de choisir entre jouer ou assumer une responsabilité», a-t-elle ajouté en conclusion de sa contribution. Finalement, la réflexion européenne - s’oriente vers la priorité de fonder une «société de la connaissance» plutôt que de focaliser sur de nouveaux atouts individuels. «Le développement technologique ne doit pas continuer à détruire l’équilibre entre les mondes naturels et culturels» (6) recommandent Wolfgang Bibel et le philosophe Daniel Andler en conclusion du travail de leur groupe centré sur le monde social, culturel et naturel. Les experts européens accordent la priorité aux objectifs de meilleure communication (Natural Langage Processing) de facilitation des transports (Integrated Hybrid Transportation System) ou d’Assistance au service de l’intérêt général (with global « conscience ») capable d’aider aux choix favorables à la collectivité.
Ces considérations s’ancrent désormais au plus haut niveau international, comme l’illustre la rencontre informelle qui s’est déroulée à Alexandria en Virginie les 17 et 18 juin dernier, sous l’impulsion de la NSF et du Meridian Institute (7). Une soixantaine de représentants de 25 pays dont notamment la Chine, le Japon, la Russie, l’Australie, Israël, l’Inde et l’Afrique du Sud ont amorcé un «dialogue international sur une recherche et un développement responsable des nanotechnologies» selon l’intitulé proposé. Lors de son intervention inaugurale Mihail Roco a rappelé que «les investissements pour la recherche dans ce domaine ont dépassé 3,5 milliards de dollars en 2004 à l’échelle mondiale. Les bénéfices potentiels sont énormes tout autant que les risques potentiels. C’est pourquoi les implications sociétales doivent être pleinement considérées dès le départ» (8). Cette rencontre visait surtout à mettre en place un «Bureau consultatif international pour une nanoscience responsable». Le prochain rendez-vous international est prévu à Shangaï en décembre 2004. Les manœuvres dans ce domaine revêtent désormais de redoutables enjeux géopolitiques.
Références
(1) Roco MC, Bainbridge WS (eds). Converging Technologies for Improving Human Performance: Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and cognitive science. NSF/DOC-sponsored Report. Arlington, VA: National Science Foundation, juin 2002.
(2) Académie des sciences. Nanosciences, nanotechnologies. RTS N°18. Cachan (France): Éditions Tec & Doc, avril 2004.
(3) Royal Society and Royal Academy of Engineering. Nanoscience and Nanotechnologies: Opportunities and Uncertainties, London: Royal Society; London: Royal Academy of Engineering, 29 july 2004.
(4) Nordmann A. Converging Technologies: Shaping the Future of European Societies: Report. Brussels: European Commission, 2004.
(5) Browaeys DB. «Les transhumains s’emparent des nanotechs». Revue Vivant 18 mai 2004.
(6) Bibel W, Andler D, da Costa O, Küppers G, Pearson ID. Converging Technologies and the Natural, Social and Cultural World. Brussel: European Commission, July 26, 2004.
(7) International Dialogue on Responsible Research and Development of Nanotechnology: http://www.nanodialogues.org/international.php
(8) Roco M. «Attachement C: Opening Comments», in: Final Report of the International Dialogue on Responsible Research and Development of Nanotechnology, Alexandra, Virginia, United States, 17-18 June 2004; pp. 39-40.